Cabinet de Psychothérapie et de Coaching à Pontoise (95)

unité psychocorporelle

Thérapies psychocorporelles, histoire et pratiques

Ce billet fait suite à celui publié en octobre 2020 et qui traitait de la coupure du corps et de l’esprit, un sujet qui me tient à cœur, que ce soit en tant que sportif, éducateur ou thérapeute. Avant d’évoquer concrètement les thérapies psychocorporelles, nous allons effectuer un rapide balayage historique. N’étant pas historien, vos compléments, contradictions ou réfutations sont les bienvenus en commentaires. Je m’attarderai davantage sur la filiation de la psychanalyse vers l’analyse bioénergétique, ayant été formé moi-même dans le giron de ces deux courants.

Depuis Freud et les autres

Après avoir lu Histoire de la découverte de l’inconscient d’Henri Ellenberger, ouvrage historique majeur pour comprendre nos métiers psy, on ne peut plus se contenter de dire que Freud a inventé la psychanalyse. Ces 1000 pages et un peu plus, d’un style dont rougiraient les meilleurs romanciers, racontent l’invention de la psychothérapie sur quelques 10 000 ans ; voilà de quoi entrevoir l’enchevêtrement dynamique où trempent les racines de notre histoire. Laquelle ne retient qu’un nom, comme souvent, là où on pourrait y associer ceux de Joseph Breuer bien sûr, mais aussi de Pierre Janet, d’Alfred Adler ou de Carl G. Jung. Freud était de ceux qui parviennent par leur envergure et leur ego à éclipser ce qui les a précédé, accompagné, et parfois même suivi.

Freud, on le sait et on le réapprend en lisant la biographie que lui a consacré Elisabeth Roudinesco, tolérait assez mal qu’on s’écarte du chemin qu’il traçait, encore moins qu’on tente de l’y précéder. On connaît ses dissensions avec Jung, mais ce qui nous intéresse ici sont celles qu’il entretint avec Ferenczi, Rank et Reich, en particulier sur la question du corporel et des traumatismes précoces. Pourtant, le corps n’était pas étranger à Freud, lui qui pratiquait l’hypnose et posait la main sur le front de ses patients allongés sur le divan. Ce n’est qu’ensuite que l’interdit du toucher et d’autres préceptes normatifs participeront à ériger en dogme une certaine pratique de la psychanalyse qui a bien failli, depuis, contribuer à sa propre destruction (certes bien aidée par une époque pour le moins hostile).

Rank, Ferenczi, archaïque et préœdipien

Avec Le Traumatisme de la naissance en 1924, Otto Rank lance un pavé dans la mare et ouvre un horizon sur lequel Melanie Klein et Donald Winnicott, entre autres, s’appuieront pour bâtir leur clinique. Lui et Ferenczi se passionnent pour les enjeux du tout petit être humain, avant même qu’il ne puisse s’exprimer par le langage verbal, quand son moyen d’expression principal est encore le corps.

L’idée qu’un travail d’expression non verbale puisse permettre d’atteindre des zones traumatiques inaccessibles à la mémoire consciente et au langage sera reprise et étoffée plus tard, notamment par Daniel Stern, psychiatre et psychanalyste américain. Dans Le Monde interpersonnel du nourrisson, il nous explique que le langage articulé, parce qu’il ne peut pas rendre compte de la totalité de l’expérience vécue, inclue une discontinuité de l’expérience ; ce qui conduit Stern à énoncer la proposition suivante qui peut sonner comme un paradoxe à l’oreille d’un psy : le langage divise le soi (p.224). Et nous y ajouterons que le travail psychocorporel permet parfois de réunifier ce qui est divisé.

Wilhelm Reich, pas si fou que ça

Quant à Wilhelm Reich, contemporain de Freud et analysé par ce dernier, il élabore dans les années 1930 les prémices de ce qui deviendra le courant des thérapies psychocorporelles, partant de l’intuition que les tensions psychiques se traduisent en autant de tensions musculaires. Ces dernières contribuent à la constitution de ce qu’il nomme alors la cuirasse caractérielle, ainsi que son extension corporelle : la cuirasse musculaire. Wilhelm Reich, précurseur-fondateur des thérapies psychocorporellesReich s’éloigne de la tête freudienne pour se rapprocher du corps sensible, bâtissant des hypothèses liées au corps énergétique, à mi-chemin entre le magnétisme mesmerien et une mystique aux accents analogiques dans laquelle il se perdra dans les dernières années de vie. Traité de charlatan, peut-être schizophrène, il meurt en prison aux Etats-Unis en 1956. Entre temps, il aura inspiré la création de plusieurs courants qui se réclament de lui, en particulier l’analyse bioénergétique de son disciple et patient Alexander Lowen, ou encore la psychologie biodynamique de Gerda Boyesen.

Alexander Lowen et l’analyse bioénergétique

Alexander Lowen, analysé par Reich, va fonder l’analyse bioénergétique en s’appuyant sur les travaux de ce dernier et en y associant une série de postures et d’exercices de mise en tension du corps, largement aidé pour ce faire par son épouse Leslie. Il crée un corpus théorique autour d’une typologie de caractères, en s’appuyant sur les théories développementales et sur le modèle psychanalytique en particulier (d’où le titre d’analyse bioénergétique) qui permet un repérage aisé pour les praticiens.

Alexander Lowen, fondateur de l'analyse bioénergétique

Dans ses écrits, il met souvent en avant l’ancrage et l’expressivité de soi. Lowen aidait les patients à retrouver le chemin de leur corps par l’expression retrouvée de leur agressivité et de leur sexualité, comme autant de manifestations d’un élan vital, inhibé par l’éducation et la normalisation sociale. Il se situait ici en droite ligne des convictions de Reich. Lowen aimait que le corps vibre, que la voix s’élève, et se vantait de faire renaître des patients empêtrés depuis de longues années dans des analyses sans fin, oubliant peut-être un peu vite qu’il n’aurait sans doute pas obtenu de tels résultats s’il n’avait profité du travail effectué en amont. On peut d’ailleurs parfois reprocher aux bioénergéticiens d’être trop centrés sur une catharsis expressive et excessive au détriment d’un travail plus intérieur. Lowen a fait naître sa méthode à une époque moralement coercitive (les USA dans les années 1950) où il était probablement nécessaire d’envoyer paître les institutions et normes sociales à grands coups de pieds dans des coussins et de hurlements pour s’approprier le désir de vivre. Il envisagerait certainement sa méthode différemment aujourd’hui.

L’hypothèse des thérapies psychocorporelles

L’hypothèse psychocorporelle consiste à envisager le travail du corps comme un outil de résolution des conflits psychiques et des traumatismes. Elle consiste en outre à penser notre corps comme le réceptacle de toutes nos expériences, conservant en mémoire chacune d’entre elles, bonnes et mauvaises.

Si la psychothérapie et la psychanalyse envisagent depuis longtemps les tensions du corps comme autant de tensions psychiques ou de conflits non résolus, ce qui différencie les thérapies psychocorporelles réside dans la façon d’envisager le fonctionnement corps-esprit, ainsi que dans le mode opératoire du thérapeute. Ici, on peut envisager de quitter le fauteuil ou le divan pour se mettre en mouvement dans le but de laisser le corps s’exprimer, en particulier lorsque la situation semble évoquer le besoin de revenir à un mode d’expressivité antérieur à la structuration du langage. Autrement dit, il s’agit de bouger dans son corps pour bouger dans sa tête et ainsi se (re)mettre en route.

Psychocorporel et émotions

Le travail en thérapie psychocorporelle s’appuie sur le travail des émotions, de l’ancrage et de la respiration. Nombre de patients viennent voir un psy parce qu’ils/elles ont un souci avec la gestion de leurs émotions. Certains les ressentent trop fortement, au point qu’ils ne contrôlent pas la densité de l’expression de leur colère, ni de leur tristesse, qui les déborde à tout moment. Parfois au contraire, leurs émotions semblent anesthésiées, comme oubliées, au point qu’ils ne savent pas dire ce qu’ils ressentent face aux événements de la vie et qu’ils en souffrent. (Quand ce ne sont pas leurs proches qui leur renvoient l’image de quelqu’un de froid ou d’insensible.)

Parfois, parler, être entendu, compris, permet de retrouver une fluidité du champ émotionnel dans la sécurité de la relation. Parfois, le dialogue ne suffit pas pour accéder à ces zones reculées, oubliées, où s’originent les troubles émotionnels qui occasionnent de la souffrance dans le présent. La mise en mouvement du corps dans l’espace thérapeutique permet dans certains cas de recontacter ces zones pour construire ou reconstruire ce qui ne tient pas. Parfois, c’est au contraire un traumatisme récent qui s’est comme implémenté dans le corps. Le passage par le corporel permettra peut-être d’accéder à cette mémoire traumatique afin de permettre à cet événement de prendre une place dans la continuité de notre existence sans en perturber le déroulement.

Ancrage et respiration

Selon la formule consacrée, la respiration pourrait bien être le véhicule des émotions. En tant que tel, elle sera largement mise à profit dans le travail psychocorporel afin de permettre aux patients de se rapprocher d’eux-mêmes grâce à leur souffle. Que ce soit dans le but de mettre au jour l’émotion trop bien enfouie ou de la réguler lorsqu’elle est débordante, respirer mène à contenir. Et si nous suivons l’enseignement de Wilfred Bion, autre source d’inspiration de ces courants, tant qu’on ne peut pas contenir, on ne peut pas penser.

L’ancrage, ou enracinement selon les courants, est un travail sur notre capacité à prendre appui. Afin de traverser certains passages délicats dans la vies, il est nécessaire de pouvoir s’appuyer sur les autres, bien sûr, mais également sur sa propre contenance grâce au lien de nos pieds avec le sol. Les deux étant évidemment liés. Or, on ne peut s’appuyer sur ses ressources personnelles en sécurité que si nous avons eu la chance d’expérimenter cette sécurité dans le lien avec l’autre. Et ce lien, au commencement, fut d’abord corporel.

Clinique psychocorporelle

Trop en dire ou pas assez, voilà à quoi on se confronte lorsqu’on souhaite évoquer un courant thérapeutique. Il manque sans doute ici une ou deux vignettes cliniques, comme on dit dans le jargon professionnel, des exemples concrets qui permettraient d’imager le propos. Voilà une idée pour un 3e article sur les thérapies psychocorporelles, qui m’indique en passant la raison pour laquelle j’avais tant tardé à m’atteler au projet d’écrire sur ce thème !
Comme en psychothérapie, il fallait du temps et du travail pour laisser se déplier le sujet.

 

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Image du bandeau : Jill Wellington de Pixabay

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Pascal Aubrit, psychothérapie relationnelle et coaching à Pontoise (95)

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  1. SIX Gérard

    A part des témoignages de « Six-mund » je ne vois pas quoi ajouter à cette « généalogie » de l’analyse psycho-corporelle ! je peux toutefois témoigner que parfois certaines situations sportives peuvent aboutir à une forme d’orgasme où l’être ne fait qu’un et où l’on ressent ce moment de jonction de tout notre être !

  2. sabine

    Merci beaucoup pour cet article qui est le comme le sommaire de tant de sujets à développer et à explorer !

  3. Yvon

    Un texte qui a du corps …

    J’ai associé avec une lecture du moment : « Les origines animales de la culture » de Lestel

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