Pascal Aubrit

Cabinet de Psychothérapie et de Coaching à Pontoise (95)

Facebook, le mirage d’une relation sans contrainte

En 2013, j’ai supprimé mon profil Facebook. Je ne postais rien ou presque depuis des lustres et ne faisais que regarder mon fil d’actualité, dans cette posture étrange que permettent les réseaux sociaux, qui consiste à observer et à prendre sans rien avoir à dévoiler. On a beau savoir que Louis XIV l’avait inventé avant l’heure, ça n’empêche pas pour autant de s’interroger sur ce que ça nous fait éprouver. De mon côté, ayant constaté que ça ne m’aidait pas à avoir une bonne opinion de moi, et encore moins des autres, je quittai le réseau.

Mais Facebook ne se résume pas à des relations entre exhibitionnistes et voyeurs sur fond de lol et d’émojis. C’est également un formidable vecteur de contenu. Dans les pages auxquelles je suis abonné aujourd’hui, on trouve aussi bien celle d’un photographe qui publie tous les jours des paysages magnifiques de l’Aveyron où j’ai grandi, que celle d’un entraîneur national multi médaillé en escrime qui partage sa passion de transmettre et son savoir. Seulement, pour accéder à ce contenu, il faut avoir un compte.

J’étais donc titillé depuis quelques mois par l’envie de revenir sur Facebook. J’hésitais encore jusqu’à ce que je me rende compte, lorsque j’ai voulu créer ma page professionnelle afin de partager mes écrits et mes activités de thérapeute, qu’il n’était possible de le faire qu’en me créant à nouveau un profil. Je me suis donc exécuté, tout en me disant que je pourrais peut-être concevoir différemment mon utilisation de Facebook, ne me mettre en relation qu’avec mes proches et me servir du réseau dans ce qui me semblait être son sens premier : partager des nouvelles avec les gens qu’on aime.

Ami pour la vie ?

Quelle naïveté. Trois jours plus tard, je recevais la première demande de mise en relation de quelqu’un que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, puis une autre le lendemain émanant d’une lointaine connaissance. La première, il me fut facile de la refuser, comme je le fais dans le cadre des épisodiques sollicitations de Marion Yadumonde-Aubalcon ou de Lili Jaitrèsenvie. (S’il n’y a qu’à moi que ça arrive, merci de ne pas me le signaler, parfois il faut savoir tenir à ses angles morts !) La seconde en revanche m’imposa un premier cas de conscience. Je ne suis évidemment pas ami dans la vie avec cette personne, mais elle m’est plutôt sympathique ; il ne s’agit pas d’une confusion des espaces, comme dans le cas où un patient envoie une demande de mise en relation à son psy, que ce dernier refusera sans doute s’il tient à son cadre (à moins qu’il n’utilise son profil qu’à titre professionnel, mais je continue à penser que c’est une mauvaise idée). Pourquoi alors aurais-je refusé son invitation ? Comme je ne voulais ni laisser tomber la réflexion et accepter n’importe qui, ni protéger farouchement un espace privé dont j’aurais délimité une frontière très étroite, je décidai de laisser cette demande en suspens quelques jours. (Toute ressemblance avec des faits que vous auriez vous-mêmes vécu est évidemment fortuite.)

Une semaine plus tard, d’autres demandes étaient venues s’ajouter : ami d’ami vu à une soirée, ancien collègue disparu de la circulation… Je dus me rendre à l’évidence: choisir avec qui vous serez « amis » sur Facebook est à peu près aussi compliqué que de dresser la liste des invités pour un mariage.

« Si le cousin Paul vient, alors pourquoi n’inviterait-on pas la cousine Marthe ?
– Ben peut-être simplement parce que je ne lui ai pas adressé la parole depuis les grandes vacances en 82…
– Et alors, c’est quand même ta cousine, tu invites bien l’autre pintade, là, Gertrude…
– D’abord c’est pas une pintade, et puis c’est pas pareil, c’est du côté de ma mère… Toi, tu invites ta famille au grand complet alors que tu passes ton temps à dire que tu ne les connais pas, et tu fais l’impasse sur des potes, pourquoi on n’invite pas Mathieu ?
– Parce qu’on a prévu 90 personnes avec le traiteur et qu’on a déjà vu que si on ne restreignait pas un peu, ça faisait 300. »

Pour certains, cela vous rappelle sans doute des souvenirs ? Combien d’heures passées pour dresser une liste, en prenant en compte les conflits entre les uns et les autres (machin ne pourra pas être assis à la même table que bidule), de la réalité budgétaire (si on invite bidule et ses huit enfants, on renonce à servir du turbot), de ce qui ferait plaisir à untel ou unetelle (j’invite tata machin parce que c’est maman, qui finance les noces et qu’elle veut que sa sœur soit là), et du désir, mais quelle place lui donne-t-on à ce moment-là ? D’autant qu’à l’issue du choix, une partie de ceux qu’on aura décidé d’évincer nous en voudra probablement, et d’autres qu’on aura invités se comporteront peut-être de manière à nous faire regretter les premiers.

L’interdit de la confrontation

Heureusement, Facebook pare à tout risque de fâcherie, puisque vous pouvez supprimer une invitation sans que son émetteur n’en soit informé. Comme si le fait de ne pas recevoir de réponse négative pouvait lui laisser penser que sa demande s’est perdue dans les limbes de l’internet, que vous avez oublié d’y répondre ou qu’un bug a empêché la bonne transmission des données. Bien sûr, il s’agit de pensée magique. Cela étant, votre profil ne représente probablement pas un événement suffisamment important pour que quiconque s’offusque de ne pas en faire partie, et qui plus est vous pouvez accepter des invitations tout en restreignant la relation à un point tel qu’elle sera réduite à l’existence du nom de la personne dans votre liste d’amis. Vous ne verrez rien d’elle, elle ne verra rien de vous.

Mais alors, pourquoi accepter ?

Parce que comme dans le cadre d’un mariage, il est extrêmement délicat de délimiter les frontières claires du cercle des relations que vous souhaiteriez avoir pour « amis » sur Facebook. Et puis parce que dire non au vingt-et-unième siècle est devenu compliqué. On préfère alors ne rien répondre, ce qui et fondamentalement différent. De l’expression d’une agressivité bien intégrée qui nourrit la relation : « non, je ne veux pas, je ne souhaite pas », on passe à la violence de l’ignorance et du déni : « je fais comme si tu n’existais pas ».

Le bouton de refus s’intitule d’ailleurs « ignorer la demande », au lieu de « refuser la demande ». Et Dénier l’existence de l’autre, de son désir, s’apparente à un comportement violent, sinon pervers, certes engendré par le système, mais dont nous pouvons néanmoins décider de conserver notre responsabilité lorsque nous y prenons part. Et pour ma part, j’y prends part aujourd’hui en accumulant les demandes dont je ne sais quoi faire.

Multiplicité des niveaux de communication

Tout cela a singulièrement refroidi mes ardeurs primitives et je me demande comment faire pour publier des choses personnelles, singulières, voire subversives sur mon profil, à moins de passer du temps à tout paramétrer : les cercles concentriques de personnes qui auront accès à mes publications, ce que j’adresse et à qui, à moins au contraire de ne rien calculer et de tout envoyer au vent.
Les communicants sur Facebook adoptent la première solution ; beaucoup d’utilisateurs lambda la seconde, bien qu’on en connaisse aujourd’hui certains risques et qu’on ait fait la découverte de la mémoire éternelle du net.

Je reste cependant admiratif de la révolution Facebook et me retrouve par exemple dans la pensée de Serge Tisseron, que j’admire beaucoup par ailleurs (un type qui rédige sa thèse de médecine sous la forme d’une bande-dessinée, ça ne peut pas laisser indifférent !). Son concept d’extimité (l’intime exposé) permet de commencer à penser ces choses relativement nouvelles. Car même s’il s’agit d’histoire immédiate ou en tout cas très récente, les réseaux sociaux font désormais partie de notre vie. Il n’est plus temps d’être pour ou contre, mais d’inventer notre manière de vivre avec en observant la suite.
Et nous pouvons au moins partir d’un postulat de départ : être en relation amène le risque, la contrainte, le compromis. Parce que même si Facebook pourrait presque nous le faire oublier, pour être en relation – et si casse-pieds soit-il parfois – il faut bien un autre.

Pour aller plus loin :

  • The Social network, de David Fincher sur Mark Zuckerberg et la création de Facebook. Passé relativement inaperçu lors de sa sortie en salles, c’est un film agréable et rythmé qui a le mérite de montrer comment l’histoire ne retiendra qu’un nom parce qu’il aura su cristalliser (au besoin par des méthodes peu reluisantes) l’émergence d’un phénomène au moment opportun (voir Freud, Bill Gates, et tant d’autres.)

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  1. Zoukma

    Bonjour, personne n’est dupe, si une demande « d »ami » n’obtient pas de réponse c’est bien qu’elle a été ignorée, elle ne s’est pas perdue…

    • Pascal

      Bonjour, vous avez certainement raison, j’attire seulement l’attention sur le glissement sémantique qui opère : il me paraît important de ne pas accepter – sans le réinterroger – qu’un mot en remplace un autre alors qu’il a une signification différente.

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