Je suis psychopraticien, coach et maître d’armes. (Et ça n’est pas moi sur la photo, mais Gauthier Grumier, athlète talentueux s’il en est, et à qui je souhaite une superbe carrière d’entraîneur.)
La compétition, pour laquelle je n’étais absolument pas doué lorsque j’étais enfant, m’a amené à plusieurs réflexions, notamment lorsque intervenant en milieu professionnel en tant que coach, je me suis aperçu que les analogies étaient nombreuses entre ce qui se vivait dans mon sport et ce qui pouvait se retrouver dans l’entreprise.
Ce billet est l’occasion pour moi de vous faire partager quelques unes de ces idées. J’y évoquerai surtout la compétition d’escrime, parce que c’est celle que je connais le mieux, mais j’imagine qu’il en va de même dans tous les domaines de la vie sociale, dès lors qu’il est question de se mesurer à l’autre.

Plutôt prédateurs ou bonobos ?

Deux conceptions s’affrontent régulièrement lorsqu’il est question de compétition : celle d’un monde où il serait nécessaire de se mesurer en permanence aux autres afin de prouver chaque jour qu’on est le meilleur et celle d’un monde où chacun pourrait au contraire vivre à égalité avec son prochain sans avoir recours à cet étalonnage permanent. Cette opposition est particulièrement visible lorsqu’on observe les parents pendant une compétition sportive à laquelle participent leurs enfants. Certains s’y préparent comme on part à la guerre, et brandissent des slogans sans équivoque du genre : « tu es le meilleur, tu vas le bouffer », d’autres au contraire renforcent la valeur participative de Coubertin et semblent presque soulagés que leur enfant n’obtienne pas un résultat trop élevé. Je caricature un peu (quoique !), et il est bien entendu qu’il existe aussi des familles ayant des tempérances moins prononcées, au sein desquelles on peut accéder à l’idée que la compétition est avant tout un jeu, et qu’on y vient d’abord pour prendre du plaisir.

Désir de l’enfant ou désir du parent

Qu’en disent les enfants, me demanderez-vous ? Ce serait une question judicieuse à leur poser. Certains se conforment au désir de leurs parents et essaient de les satisfaire, soit en étant le meilleur, soit en ne prenant surtout pas le risque de le devenir. D’autres expriment des désirs différents qui viennent contrecarrer ceux de leurs parents. Ainsi, certains finissent désespérément au fin-fond du classement pour échapper au désir de réussite projeté sur eux, pour revendiquer une autre façon d’exister. Encore ne peuvent-ils le faire que s’ils sentent leurs parents en capacité de le supporter. D’autres au contraire se découvrent des envies de gagner et du plaisir à le faire, provoquant parfois une certaine anxiété autour d’eux. Je me suis vu parfois dire à un papa ou à une maman qui venait de m’expliquer que dans leur famille, on n’était pas pour la compétition, qu’apparemment leur enfant y prenait du plaisir, et qu’en plus il était assez doué. Est-ce mon imagination, j’ai bien eu l’impression que l’expression sur leur visage à ce moment-là pouvait être traduite par : « Comment, mon fils voudrait être meilleur que les autres ? Mais qu’avons-nous fait pour qu’il en arrive là ? ». Oui, contrairement à ce qu’on pourrait penser il n’est pas plus facile de convaincre des parents que leur enfant aime gagner que de faire admettre à d’autres qu’il aimerait par-dessus tout qu’on l’autorise à perdre.

Plusieurs dimensions sont à l’œuvre dans ce rapport que l’enfant et son entourage entretiennent avec la compétition. La dimension la plus évidente est idéologique : l’attrait de la compétition et l’envie de dépasser l’autre s’inscrivent dans un faisceau de valeurs aussi connoté que le désir de vivre dans une société où les rapports de force n’existeraient pas. Dès lors, on se heurte à la barrière du jugement de valeur puisque vouloir gagner serait mal selon certains, alors que la victoire est érigée en valeur dominante par d’autres.

La seconde dimension que je voudrais aborder ici est davantage d’ordre psychique (on ne se refait pas) et concerne le rapport que nous entretenons avec le fait de se mettre en avant, de prendre notre place, de demander et d’obtenir quelque chose, d’assumer un désir face à l’autre.

Ôte-toi de là que je m’y mette

Le sport de compétition est l’exemple parfait du jeu à somme nulle.  Les intérêts des participants y sont opposés et il ne peut y avoir qu’un vainqueur. Les gains d’un joueur sont proportionnels à la perte des autres : sa victoire signe leur défaite.
Il est clair qu’envisager l’ensemble des rapports humains dans cette optique se révèle très réducteur. Destructeur même. S’il y a une tendance chez l’être humain à posséder davantage que le voisin, quitte à le léser (le fameux « l’homme est un loup pour l’homme »), il y en a également une qui consiste à s’associer et à collaborer avec ses prochains, sans quoi chacun vivrait encore dans une grotte, vêtu de peaux de bêtes. Et encore a-t-il fallu s’associer avec d’autres pour les chasser à un temps où le fusil n’existait pas.
Mais en compétition, on ne collabore pas avec l’adversaire, du moins pas au niveau de l’enjeu victoire/défaite. Les volontés antagonistes s’affrontent à un endroit où il n’y a pas de place pour deux. On gagne ou on perd.

Cela m’amène à envisager le rapport de force à l’œuvre sous l’angle du narcissisme. Pour gagner, il faut que je me l’autorise, que je puisse imaginer en moi-même que je mérite d’obtenir la victoire. Le moindre doute dans les ultimes secondes d’un assaut d’escrime me feront perdre la dernière touche sans que je puisse comprendre pourquoi je n’étais pas prêt, pourquoi je n’ai pas fait le bon choix technique ou tactique. En d’autres termes, pour m’arroger le droit de gagner il faut bien qu’à un endroit j’estime mériter la place du vainqueur. Sacré programme !

Si c’est trop difficile, si mon narcissisme ne peut pas tolérer encore que je brigue la plus haute marche du podium et si une petite voix en moi me renvoie plutôt des choses comme « tu ne vaux rien », je pourrai heureusement m’appuyer sur l’environnement : mes enfants, mon père, une personne décédée, mon épouse, ou encore une instance divine. Ceux qui se souviennent de cette image ont pu apercevoir ce qu’une volonté sans faille déplacée sur un objet extérieur peut faire naître :Michaël Chang, vainqueur à Roland Garros en 1989, entre transcendance, talent et volonté

… Et Ivan Lendl s’en souvient sans doute encore !Michaël Chang, vainqueur à Roland Garros en 1989, entre transcendance, talent et volonté

Dans ce cas, je n’aurai pas à gagner pour moi, je gagnerai au nom de l’autre. Cela fonctionne très bien dans le sport de haut niveau car cela évite une certaine forme de remise en cause personnelle. Gagner pour soi réclame un travail psychique différent.

Y en aura-t-il assez pour tout le monde ?

On peut également envisager la victoire sous l’angle de la relation. Si je gagne, je prive l’autre de sa victoire. Suis-je prêt à assumer cela ? Combien de fois assiste-t-on sur les pistes d’escrime à des assauts entre deux copains d’entraînement où l’on devine l’issue à l’avance car il s’avère que l’un des deux refuse obstinément de battre l’autre ? Peut-être craint-il de l’humilier, de le blesser, que l’autre lui en veuille, le lui fasse payer, qu’on le rejette, … Ce sont des projections et des fantasmes, bien sûr, mais ça fonctionne parfaitement pour inhiber le compétiteur qui se pliera aux forces inconscientes à l’œuvre afin de ne pas risquer le châtiment fantasmatique. Ici évidemment, la psychothérapie relationnelle lui permettra de comprendre comment il s’est construit dans sa famille, peut-être avec l’interdiction de se mettre en avant, ou bien avec la peur de ce que cela aurait pu générer comme attaques de la part des autres. Il est question ici du rapport que nous entretenons à la rivalité, à la jalousie, à l’envie.

Une parade consiste à pratiquer une discipline où les adversaires ne se trouvent pas face à soi, ce qui évite la confrontation directe par le regard durant l’épreuve, mais les échanges de regards entre sprinters ou nageurs sur une ligne de départ montrent qu’on n’échappe pas au rapport de force dans lequel il faut bien se faire une place.

Faire avec ce qu’on a

Bien sûr, tout n’est pas psychique. Même avec des habiletés relationnelles hors du commun, il y a des considérations notamment en termes de technique gestuelle qui interviennent dans l’affrontement avec un adversaire. Je peux avoir très envie de battre Novak Djokovic et sentir que mon envie de gagner est tout à fait légitime, mais si je suis incapable de retourner un seul de ses services, ça ne suffira vraisemblablement pas. C’est-à-dire qu’il y a une réalité (quelle poisse) et qu’à moins d’être pris dans la toute puissance, il faudra bien que je choisisse un objectif en relation avec cette réalité, sauf à vouloir me mettre en échec à coup sûr.

Le compétiteur (les enfants notamment) pris dans le prisme de la toute puissance peut à certains moments de son évolution halluciner un monde dans lequel il est le plus fort et où rien ni personne ne lui résiste. C’est à mon sens l’un des intérêts principaux de la compétition sportive que de confronter cette toute-puissance à la réalité. Tôt ou tard cet athlète va trouver sur son chemin un rival qui le fera descendre de son piédestal, parfois avec perte et fracas. Et la perte en question, c’est justement celle de sa toute puissance remise en cause dans le réel. Non, il n’était pas le plus fort.

La défaite chez le sportif, un élément d'évolution considérable pour le psychismeDeux solutions se présentent alors à lui. L’une consiste à refuser la réalité. J’ai perdu, mais je n’ai pas eu de chance, c’est la faute de l’arbitre, j’avais le soleil dans les yeux et puis de toute façon je ne suis pas en forme aujourd’hui. D’ailleurs, jamais il n’aurait dû gagner. Ou encore : je suis nettement plus fort que lui, c’est juste que je n’avais pas vraiment envie de le battre. (N.B. toute ressemblance avec des discours prononcés par certains de mes élèves ces vingt dernières années est tout à fait fortuite !)
Dans ce cas, il y a fort à parier que l’échec se reproduira dans des conditions similaires, parce que le problème avec cette fichue réalité, c’est qu’elle est tenace.

L’autre solution consiste à accepter la réalité et à faire avec. Le compétiteur va alors pouvoir entamer un moment qui s’apparente à de la dépression, pas celle qui cloue au lit sous médication lourde, mais plutôt un état dépressif normal et sain qui consiste à se rendre compte, à se remettre en cause et à pleurer le fait que je ne suis pas le seul et l’unique, le meilleur de tous. C’est pour cela qu’on voit autant de sportifs pleurer, à tous les âges, et heureusement pour eux, grand bien leur fasse ! Parce que la compétition vient exciter cette fibre de la toute puissance et oblige par conséquent à se confronter à nouveau au deuil de celle-ci et à la dépression nécessaire.
J’ai l’intuition que le compétiteur compulsif – que ce soit en sport ou dans tout domaine où l’on peut envisager les choses sous l’angle gagnant/perdant – vient chercher quelque chose qui a fait défaut à un moment de sa vie, et qu’il tente de le construire. En se battant contre la terre entière, il signifie son besoin d’apprendre ce processus essentiel qui consiste à se croire parfois très fort, et à découvrir que nous sommes finalement fragiles, et toujours vivants malgré tout.

Un seul vainqueur, beaucoup de perdants

La défaite chez le sportif, un élément d'évolution considérable pour le psychisme

Si je parle d’intérêt du sport de compétition, en particulier pour les enfants, c’est parce que lorsqu’elle est bien encadrée, qu’on peut mettre des mots sur les résultats, les remettre dans une perspective de développement, les dédramatiser, elle peut alors devenir un lieu d’apprentissage fertile. Les craintifs de la championnite qui pensent qu’on risque de transformer leurs enfants en machine à gagner oublient bien souvent que la compétition est surtout un apprentissage de la défaite. Sur cinquante enfants engagés le matin, un seul gagne, quarante-neuf expérimentent ce que ça fait de ne pas être le meilleur. Et c’est là que réside le bénéfice, à condition une fois encore que ce soit précieusement encadré, et à condition évidemment de respecter la volonté de l’enfant qui ne veut pas y participer.
Celui-ci a ses raisons, et il est du devoir de l’adulte de les considérer avec le plus grand respect. Peut-être cela peut-il se questionner, peut-être cela changera-t-il.

Parfois, comme en thérapie, il faut du temps.

L'épreuve par équipes en escrime, une manière de diffracter les enjeux narcissiques

Exemple de thérapie de groupe réussie.

Pour aller plus loin :

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