Pascal Aubrit

Cabinet de Psychothérapie et de Coaching à Pontoise (95)

Indépendance, autonomie, égotisme

Indépendance, autonomie et égotisme

« Très jeune, je me suis débrouillé tout seul, je n’ai besoin de personne pour m’en sortir. »
Voilà un discours que vous avez certainement déjà entendu, comme une revendication d’autonomie, laquelle s’avère le plus souvent de l’indépendance maquillée. Promenons-nous ensemble quelques instants autour de ces termes en y ajoutant au passage celui d’égotisme.

Autonomie et indépendance, définitions

On trouve sur le net beaucoup d’articles et des définitions plus ou moins fines des deux termes. Ce qu’on peut en retenir, c’est que l’indépendance est relative à notre pouvoir d’action (je ne dépends pas de l’autre pour faire quelque chose) et l’autonomie à notre pouvoir d’être (capacité de choisir, de décider, de gérer sa vie). On peut donc être autonome sans être indépendant, comme dans le cas d’une personne handicapée moteur, et on peut être indépendant sans être autonome ; la liberté d’action ne garantissant pas la capacité de choisir.
indépendance, autonomie, égotismeLes personnes ayant conquis leur indépendance très jeune, indépendance matérielle en particulier, se pensent souvent résolument autonomes puisque bénéficiant d’un contrôle important sur leur vie et sur leurs choix. Leur discours est souvent volontariste, ils sont devenus par la force des choses les gérants de leur existance, dans laquelle les autres n’ont pas à mettre leur nez. Et c’est bien là que le bât blesse, car comment évaluer mon autonomie, sinon par la présence d’un autre ?

Autonomie dans la relation

Il est en effet plus facile de décider de soi lorsqu’on est seul. Engagé dans une relation avec une personne ou avec un groupe, il faut composer avec ces derniers et faire face à des volontés parfois différentes, voire antagonistes. De quoi donner des sueurs froides à la personne qui se retrouve plongée à l’endroit même où elle a fui pour se forger son indépendance, probablement parce qu’à cet endroit-là, dans la famille par exemple, l’apprentissage d’une autonomie relationnelle n’était pas possible. Famille pathogène, relations toxiques, violences physiques et verbales, addictions et débordements en tout genre, autant d’environnements au sein desquels l’enfant pourra difficilement apprendre à devenir autonome. À la place, il peut devenir soumis, complice inconscient du système ; il peut devenir fou, une autre manière de se défendre ; ou bien il peut parvenir à s’échapper, s’il dispose de suffisamment d’agressivité, cette dernière étant comprise ici comme un réservoir d’élan vital nécessaire pour défendre sa cause. C’est cette force de vie qui lui servira de moteur pour accomplir parfois des destinées incroyables, forgées à grands coups d’une volonté inflexible. Il ou elle aura conquis son indépendance, qu’il ou elle brandira ensuite tout au long de sa vie comme un étendard, souvent destiné à tenir l’autre à bonne distance.self made man, autonomie et indépendance - Pascal Aubrit
Ce n’est que plus tard, à l’occasion d’un problème lié par exemple au travail en équipe, ou tout simplement dans sa difficulté à vivre en couple, que l’indépendant(e) de combat devra faire face aux limites imposées par son fonctionnement. Car cette indépendance qui lui a permis d’agir, d’accomplir, d’avancer, de décider, se fond difficilement dans l’altérité. Et l’autonomie relationnelle ne consiste pas à faire ce qu’on veut au mépris des autres, mais à composer au contraire avec eux tout en continuant d’exister soi-même.

La liberté de choisir entre prendre et rejeter

Pour se défendre et s’affranchir des compromis relatifs à la relation, l’indépendant(e) mettra souvent son impérieux besoin de liberté sur la table, oubliant ainsi que la liberté ne consiste pas à renoncer aux chaînes, mais à choisir celles auxquelles on accepte de s’attacher. Autrement dit, le prix de la liberté, c’est l’autre, et privée de la notion d’attachement, la liberté devient autre chose : la solitude.solitude - indépendance ou autonomie

Un exemple anecdotique en lien avec un billet que j’avais rédigé sur le conseil. Si mon besoin d’indépendance est une question de survie pour moi, que faire face au conseil que l’on me prodigue ? Le mettre en œuvre reviendrait à perdre cette indépendance que je me figure comme ma liberté, mais le rejeter peut me causer du tort. Comment intégrer l’autre pour faire avec lui et sortir du mode de vie dans lequel je me suis construit : au mieux sans lui, sinon contre ?
L’apprentissage de l’autonomie dans la relation consiste à grandir à cet endroit-là, où l’autre m’a envahi à un point tel que la seule solution a consisté à le rejeter pour survivre.

Autonomie ou autarcie ?

Car parfois, la conquête de l’indépendance a bel et bien représenté une question de survie, qui a conduit la personne à n’envisager sa vie que seule. Seule, elle aura pu quitter sa famille, seule elle se sera développée, personnellement comme professionnellement. Dans son discours, on entendra souvent des phrases comme : « je ne dois ma réussite qu’à moi-même » ou « de toute façon je me suis toujours passé de l’aide des autres jusqu’ici, et ça m’a très bien réussi, je ne vois pas pourquoi je changerais ».
Les autres (collègues, amis, compagnon, épouse, enfants), tolérés dans sa vie, seront cependant tenus soigneusement à distance de son intimité, sans quoi ils menaceraient ce fragile équilibre. Dans les couples, c’est un comportement qui peut amener le/la conjoint(e) à ressentir une solitude immense, celle-là même probablement que vit l’indépendant(e), sans toutefois être en mesure de pouvoir l’éprouver. Il y a certainement de quoi être fier lorsqu’on a réussi par soi-même, ça n’en éclipsera jamais pour autant la souffrance de n’avoir pu s’appuyer sur un environnement soutenant.
trop d'indépendance nuit à l'apprentissage de l'autonomie

Egotisme et solitude

Il faut en effet pouvoir se figurer sur quelles bases a pu se bâtir le fragile édifice de l’indépendance, portée ainsi à son paroxysme. On la nomme parfois égotisme et elle est alors perçue comme une pathologie du narcissisme. Ainsi que le cite astucieusement cet article, la personne égotique peut à l’occasion tenir le discours suivant : « Je ne le nie pas : il y a des moments où je me parle à moi-même…parce que parfois j’ai besoin des conseils d’un expert. » La réplique est peut-être caustique, elle n’en représente pas moins l’ébauche d’une esthétique du désespoir, celui de l’enfant qui n’a pu s’appuyer sur une figure parentale stable et qui, par la force des choses, a fonctionné en auto-appui. J’ai un ami d’enfance qui, lorsque sa mère lui disait : « tiens-toi bien s’il te plaît », agrippait ses propres vêtements en la regardant avec un air mutin et répondait : « oui maman, regarde, je me tiens bien ». Cette blague de potaches avait pour effet immédiat de nous faire rire aux larmes tous les deux. Lorsque j’envisage la personnalité égotique, il me vient toujours en tête cette image qui, si j’en extrais le comique absurde et la transpose à d’autres situations, représente la souffrance de ne pouvoir se tenir qu’à soi-même pour avancer dans la vie sans pouvoir compter sur l’autre.
D’une certaine manière, c’est également cette solitude que je retrouve chez Cyrano de Bergerac dans la conclusion de la tirade du nez, quand après avoir listé toutes les plaisanteries les plus audacieuses qu’on eût pu prononcer sur son célèbre appendice, Cyrano conclut par cette fabuleuse sentence qui ne laisse pas de doute sur son incapacité à recevoir de l’autre quelque chose qu’il ne fût en mesure de contrôler :

[…] car je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.

cyrano de bergerac, personnalité égotiquePour rire de soi, il faut de la sécurité affective en quantité suffisante, cette sécurité-là n’est pas de celles qu’on défend à coups de rapière. C’est une base dont l’apprentissage se fait très tôt, et qu’on peut heureusement reprendre ensuite en psychothérapie, à condition d’accepter de suspendre momentanément l’illusion de son propre pouvoir. Car s’il n’est probablement pas de construction possible sans dépression, comme on a coutume de l’entendre, il n’est pas davantage d’apprentissage de l’autonomie sans l’acceptation de sa propre dépendance.

Pour aller plus loin :

  • J’ai déjà cité Into the wild, le film de Sean Penn, dans cet autre article où je traitais du contrôle de soi-même ; il y dépeint l’histoire d’un jeune homme pris entre son besoin d’indépendance et sa peur de perdre le peu d’autonomie qu’il a pu développer. Une fable superbe sur le désir d’entrer en relation et la peur de s’y perdre.
  • Difficile de parler d’autonomie sans évoquer l’écologie. Mais l’autonomie d’un bâtiment prend ici le sens d’indépendance, il s’agit de fonctionner sans l’aide de l’autre. Pourtant, là encore le terme trouve sa limite dans le fait que la chaleur de la terre comme le vent ou la lumière du soleil sont bien des apports de l’environnement. Pour ceux que l’autonomie énergétique intéresse, je vous conseille le visionnage de la chaîne Youtube ma Ferme autonome, extrêmement instructive et drôle de surcroît.
  • Cyrano de Bergerac, texte intégral

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  1. Six Gérard

    Un grand merci Pascal pour cette excellente analyse qui m’interpelle au niveau de l’escrime et de la relation particulière « Maître – Elève » dans la recherche d’autonomie et d’indépendance de l’un par rapport à l’autre et plus ou moins désirées par l’un comme par l’autre !
    Autonomie ou dépendance technique, tactique, sentimentale, … ? Recherchées et souhaitables ! Un objectif jamais atteint ! Sans cesse en évolution construite consciente !
    Un clin d’œil de Christian d’Oriola à ce sujet :
    « Jean Cottard raconte qu’un jour à la leçon, alors qu’il lui donnait des indications tactiques sur l’usage de certaines « bottes » qu’ils travaillaient ensemble, Christian d’Oriola l’interrompit avec une exquise courtoisie pour lui demander de lui faire travailler uniquement sa technique, pour les questions de tactiques, il pensait pouvoir s’en charger ».

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