Tôt ou tard, celui qui est prêt à tout donner rencontre un autre, prêt à tout lui prendre.

« Je n’arrive pas à me vendre ». L’expression est bien connue, je l’entends souvent de la bouche des personnes que j’accompagne dans le cadre de leur recherche d’emploi ; on en viendrait presque à oublier le glissement sémantique qui transforme le chômeur et le propulse ainsi en tapineur sur le marché du travail.

Sans compter qu’à force de se considérer comme un objet de consommation, on prend place sans même s’en rendre compte dans une vitrine sur laquelle le recruteur n’a plus qu’à choisir le meilleur produit fini, le mieux marketé. Pourtant, au sortir d’un entretien de recrutement, et avant de me demander si j’ai réussi à me vendre, je pourrais tout aussi bien tenter de sentir si j’ai envie de travailler dans cette entreprise et avec ces gens. Bien sûr, dans un contexte économique tendu comme nous le vivons depuis maintenant trente ans et plus, cette question vient moins naturellement à l’esprit.

La crise, c’est fini

Et c’est bien là le problème. Une crise par définition se doit être passagère : une crise de foie, une crise d’angoisse, la crise de 1929. Lorsqu’on évoque un phénomène installé et durable, le terme devient impropre. Et pourtant, la crise économique est progressivement passée dans le langage courant, y prenant au passage la signification de climat économique durablement tendu. Cette situation de crise permanente, bel oxymore, favorise évidemment la situation du recruteur au regard de celle du candidat. Elle contribue à faire planer un climat d’inquiétude sur le marché de l’emploi, incitant les candidats à accepter des postes et des conditions de travail qui n’ont pas lieu d’être.

Au contraire, dans ce contexte il est primordial d’être à l’écoute de ses sensations et de ses sentiments durant l’entretien, sous peine de se mettre soi-même en position de soumission face à un système dans lequel l’employeur devient tout puissant.

Faut-il se vendre à n'importe quel prix ?

Jouer avec une partie très codifiée

L’entretien d’embauche étant un jeu codé, avec ses mythes et ses idées reçues, il faut se conformer aux règles de bases pour pouvoir y évoluer. Si l’entretien était un examen, obtenir la note de 10/20 serait suffisant pour signer un contrat de travail. Seulement, il s’agit d’un concours. L’enjeu n’est pas de réussir, mais de réussir plus que les autres, ou tout au moins différemment. Et à CV égal, ce qui se produit le plus souvent, je fais l’hypothèse que cette différence émergera du lien relationnel entre candidats et recruteurs, et non simplement des compétences du/de la candidat(e).Entretien de recrutement, faux-self et mise en scèneIl ne suffit donc pas de respecter les règles. Elles sont comme un cadre au sein duquel inventer ensuite sa liberté d’être et d’agir. Je détourne quelque peu ici la définition du jeu qu’a émise le philosophe Colas Duflo : l’invention d’une liberté dans une légalité. L’artiste, comme le champion dans le sport de haut niveau, jouent avec le cadre parce qu’ils l’ont intégré au point de pouvoir l’envisager comme une donnée secondaire. Dans l’entretien d’embauche, cela revient concrètement à prendre un risque, celui de montrer quelque chose de soi-même qui sorte du jeu, quelque chose qui n’est pas écrit sur la partition que jouent recruteurs et candidats, dans le grand bal du faux-self managérial.

Exprimer quelque chose du vrai de soi contribue à créer un lien relationnel avec l’autre. Dans un monde de surface et de faux-semblants, on éprouve un besoin de vrai, de sentir une base, un fond. Et si la fameuse injonction « soyez vous-mêmes » demeure à la limite du paradoxe, il n’en reste pas moins que pour paraphraser Oscar Wilde : vous n’avez que ça à faire, car les autres sont déjà pris.

L’entretien d’embauche et le rapport au pouvoir

L’entretien de recrutement est une situation qui fait souvent revivre aux candidats le rapport à l’autorité et au pouvoir tels qu’ils l’ont perçu dans leur petite enfance, et ensuite durant leur parcours scolaire. Seul face à un, deux ou trois recruteurs, je me retrouve soudain convoqué chez la directrice ou le proviseur, face au jury du BAC, à l’examinateur du permis de conduire, ou à mes parents dans un inénarrable « ta mère/ton père (rayez la mention inutile) et moi, il faut qu’on te parle ». La manière dont j’ai bricolé mon rapport aux adultes, en particulier au sein du cercle familial, s’invite de façon brutale, provoquant le surgissement de souvenirs conscients ou non. Je me mets à hésiter, à chercher mes mots, à bégayer, quand je ne me retrouve pas simplement sidéré face à la figure parentale que vient incarner le recruteur.L'entretien d'embauche, métaphore de notre rapport à l'autorité et au pouvoir

Durant un coaching, j’avais demandé à une personne que je suivais de me représenter l’entretien de recrutement qui l’angoissait tant. Sans surprise, mais de façon saisissante, elle avait dessiné deux bureaux face à face, occupés par un candidat et un recruteur, mais ce dernier apparaissait trois à quatre fois plus grand, comme l’adulte apparaît à l’enfant de 2 à 3 ans. Lorsque j’avais proposé à la personne de me dire ce qu’elle pensait des proportions dans lesquelles elle avait dessiné les deux personnages, elle n’avait rien trouvé d’étrange ou de notable. Nous avions ensuite travaillé de façon à lui permettre de prendre davantage de place sur le dessin, et dans ses entretiens.

Récupérer sa responsabilité d’être et d’agir

Les personnes qui butent sur l’entretien, qui buguent littéralement, ont souvent besoin de se réapproprier leur place d’adulte, leur responsabilité face à l’autre. Lors d’un forum dédié à l’emploi où je tenais récemment une échoppe de coach, je reçois quelqu’un qui me confie ses difficultés. En fin de séance, je lui demande comment se sent-il maintenant : « Détendu, vous m’avez mis à l’aise, c’est pour ça. D’ailleurs parfois en entretien les recruteurs sont sympa, ils me mettent à l’aise et alors ça se passe bien. »
Je marque un temps d’arrêt devant cette expression dont je perçois le contresens pour la première fois. Car ni moi ni personne n’avons le pouvoir de mettre l’autre à l’aise ou non ; tout juste avons-nous celui de fournir des conditions propices pour qu’il puisse effectivement se mettre à l’aise. Mais il y a bien une démarche qui n’est pas de mon ressort, celle qui s’exprime avec précision dans la langue anglaise : « make yourself confortable ». Envisager cette démarche comme incombant au candidat permet d’envisager les choses différemment.

En effet, un recruteur peut me fournir ou non des éléments qui me permettent de me sentir confortable et en sécurité. Mais au bout du compte c’est bien moi qui ai la capacité et la responsabilité de me mettre à l’aise dans la relation avec le recruteur :Nous n'avons pas le pouvoir de mettre l'autre à l'aise

  • je peux tout à fait demeurer mal à l’aise alors que tout a été fait par l’autre pour que l’ambiance de l’entretien soit détendue et bon enfant ;
  • je peux tout autant décider de me mettre à l’aise alors que l’ambiance est glaciale et que le recruteur face à moi est aimable et sympathique comme une porte de prison.

En revanche, si j’envisage la responsabilité de mon aisance comme appartenant à l’autre, alors je suis tributaire du bon vouloir de mon interlocuteur, dépendant de sa décision, et je subis de facto sa méthode et son mode relationnel en renonçant à tenter d’y mêler le mien.

Cette personne avait donc mobilisé sa capacité à se mettre à l’aise dans notre relation, aidée par l’absence d’enjeu et par mon propre désir de faire en sorte qu’elle se sente bien. Il lui reste maintenant à se convaincre qu’elle a le pouvoir de le faire dans un contexte moins facilitant.

Prendre de la place et s’affranchir des codes

L’entretien est une scène de théâtre, une mise en scène. Chacun y négocie ensuite son rôle, mais si l’on envisage la chose sous l’angle du théâtre d’improvisation, cela permet de rentre tout scénario possible. A l’issue de la représentation, chacun délibère ensuite pour lui-même. S’il y a eu un peu de vrai de part et d’autre, un peu de sensible, un peu de lien, alors il y a suffisamment de matière pour envisager de se faire confiance. Dans le cas contraire, faut-il regretter de ne pas avoir réussi à se vendre ? Et s’il fallait vraiment se vendre, peut-on le faire à n’importe quel prix ?

Pour aller plus loin :

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