La première séance en psychothérapie représente l’occasion de placer les premiers éléments du cadre thérapeutique : le prix de la séance et sa fréquence en sont des incontournables. Mais alors, puisqu’on en parle, y a-t-il une bonne fréquence pour consulter son psy ? Voici un bout de réflexion décousue sur le sujet.

Évolution des mœurs en cabinet

Petit rappel de l’histoire. Freud recevait ses patients cinq à six fois par semaine. Il s’agissait en majorité de femmes issues de la bourgeoisie Viennoise qui avaient le temps et les moyens pour un tel investissement. En revanche, les cures analytiques au cabinet de Freud se limitaient généralement à quelques mois. Ce n’est que bien plus tard que des psychanalystes se sont mis à pratiquer des cures interminables, acquérant ainsi une réputation qui leur nuit encore aujourd’hui.

Autre temps, autre mœurs, nous assistons désormais à la généralisation d’une démarche à l’opposé de ces origines marquées par l’empreinte du condensé et de la saturation, puisqu’il n’est pas rare d’entendre des personnes raconter qu’elles consultent ou ont consulté le même thérapeute durant plus de dix ans, à raison d’une séance bimensuelle. Un rapide calcul nous indique que du point de vue des finances, le coût final sera sensiblement équivalent à ce qui se pratiquait au début du XXe siècle à Vienne ; nous demeurons circonspects en revanche quant à l’efficacité de cet étirement infini du travail psychothérapique.

Tout, tout de suite

Avant d’aller plus loin, on peut s’interroger au préalable sur la concomitance de cet étirement du temps en psychothérapie avec notre époque où tout va très vite. Bien sûr, nombreux sont les patients qui, lors de la première séance, souhaitent voir tous leurs problèmes résolus en quelques semaines. Ce désir s’appuie sur un imaginaire collectif largement teinté de développement personnel, et où la volonté apparaît comme toute puissante, ainsi que sur certaines approches thérapeutiques qui prétendent guérir en quelques séances alors qu’elles n’agissent que sur les symptômes.

En bref, d’une part, si je veux quelque chose, je peux l’obtenir et d’autre part, si je supprime le problème, j’irai forcément mieux. Au-delà du parfum de rêve américain que ces croyances évoquent, on retrouve surtout ici une vision infantile précoce caractérisée par la volonté sans limites et la difficulté à prendre en compte ce qui est hors du champ de vision.

Or, notre psychisme se caractérise entre autres par sa lenteur et sa capacité d’évitement. Lorsque nous avons perdu quelqu’un, que nous nous trouvons sous le coup d’une rupture professionnelle ou amoureuse, que nous venons de traverser un accident de la vie, toute la volonté du monde ne nous permettra pas de traverser ce changement profond en quelques semaines, ni en quelques mois. Tout au plus parviendrons-nous – à force d’user de cette fameuse volonté – à ignorer le chamboulement auquel nous sommes en train de faire face. Les métaphores sont nombreuses pour imager ce processus que nous connaissons tous très bien : pratiquer la politique de l’autruche, mettre ça sous le tapis, refermer le couvercle de la marmite, etc. Point de lâcheté ici, c’est parfois tout à fait salutaire au contraire, lorsque les circonstances nous amènent à devoir tenir la barre (une autre métaphore) avant de trouver des eaux plus calmes où nous pourrons constater à loisir les avaries subies par notre petit navire.

Saturation psychique et lenteur raisonnable

Le rythme freudien que j’ai relevé au début de ce billet représentait un processus fortement accéléré au regard de ce que l’on connaît aujourd’hui, quand la séance hebdomadaire constitue une norme difficile à atteindre. Ce processus visait une saturation des défenses, une déstabilisation profonde. Comme le petit qui oscille sur ses jambes en effectuant ses premiers pas, on n’apprend qu’en se situant loin de l’équilibre. De la même manière, on constate aujourd’hui la façon dont un séminaire résidentiel en psychothérapie de groupe, par exemple, peut bousculer et faire avancer les personnes au-delà de ce qu’elles auraient jamais pu imaginer accomplir en thérapie individuelle.

Mais en écrivant cela, je prends également conscience à quel point cela peut avoir du sens d’aller lentement aujourd’hui. Car au-delà de l’aspect financier et de la peur de s’engager, j’entends aussi les patients me dire qu’il leur faut du temps pour intégrer. Peut-être faut-il entendre cette urgence qui les saisit lorsqu’on décide ensemble de la fréquence des séances, l’urgence d’une raisonnable lenteur.

Psychothérapie, autonomie et dépendance

Autre point important, en psychothérapie comme en psychanalyse, on peut émettre l’hypothèse qu’une partie du travail s’accomplit grâce à l’acceptation provisoire par le patient d’établir un lien de dépendance avec le thérapeute. Cette dépendance permettrait de revisiter des périodes de la vie où la personne était effectivement dépendante affectivement et matériellement, avec pour visée l’acquisition d’une autonomie nouvelle. Laquelle autonomie ne peut s’établir sans affronter l’angoisse que procure la séparation, enjeu essentiel de la croissance psychique. Si l’on suit cette hypothèse, les thérapies interminables, où thérapeute et patient font durablement l’économie de l’angoisse de séparation en demeurant ensemble, pour ainsi dire au chevet l’un de l’autre, ne vont pas dans le sens de l’autonomie du patient.

Mon propos ne s’applique évidemment pas aux personnes pour lesquelles cette présence en pointillés, et néanmoins continue à leurs côtés, est nécessaire, peut-être parce qu’ils éprouvent une difficulté à lui donner suffisamment corps afin de pouvoir s’en passer un jour. Mon propos ne s’applique pas davantage à celui ou celle qui apprécie de voir son psy à d’autres fins que la psychothérapie. J’avais évoqué cette nuance dans ce billet, en réaction à ceux qui prétendent que tout le monde a besoin d’une psychothérapie.

Néanmoins, la question de la fréquence des séances demeure. Car si les cadres sont faits pour être étirés, assouplis, voire malmenés à l’occasion, il est nécessaire que cela soit fait en conscience et que cette conscience soit partagée. Alors, s’agit-il encore de psychothérapie lorsqu’un patient raconte sa quinzaine, des années durant, sans que ni lui ni le thérapeute ne sache plus ni quelle est sa demande, ni son but ? Cela peut-il être parlé, questionné dans le cadre de la séance ?

Question relative, la psychothérapie ayant beaucoup confronté la psychanalyse sur les cures à rallonge, observe-t-elle aujourd’hui la même dérive en son sein ?

Question ouverte

Un paragraphe décrivant ma conviction en matière de bonne pratique permettrait de conclure ce billet à merveille, si je n’avais pas douté des dites convictions en avançant dans le questionnement que vous venez d’accompagner par votre lecture. Finalement, et puisque j’avais annoncé le caractère décousu de cette réflexion, autant conserver la question entière. Celles et ceux qui voudront bien l’alimenter par leurs commentaires éventuels et partages d’expérience – que celles-ci se situent côté patient ou thérapeute – sont évidemment les bienvenus. Bonne rentrée, chacun(e) à votre rythme !

Pour aller plus loin :

 

Image du bandeau :  jacqueline macouPixabay

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Pascal Aubrit, psychothérapie relationnelle et coaching à Pontoise (95)

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