Cabinet de Psychothérapie et de Coaching à Pontoise (95)

bancs solidaires, quand on inverse les rôles

Bancs solidaires, l’inversion des rôles institutionnalisée

Je suis comme tout le monde. La quantité de choses déroutantes, inappropriées, voire affligeantes, auxquelles nous confronte cette époque étrange, me fait violence, et plus encore lorsque cela touche les enfants. C’est ainsi, je continue de bondir, parfois, lorsque je me rends compte que les adultes embarquent ces derniers dans des histoires qui ne devraient pas leur échoir.

Mon étonnement provient cette fois d’un article sur les bancs solidaires, ou encore bancs de l’amitié, dont la lecture m’a amené à en chercher d’autres ici et . En résumé, cette initiative consiste à installer un banc dans une cour de récréation afin que l’enfant qui se sent seul ou n’a pas d’amis (sic) aille s’y asseoir afin de se signaler aux autres par son geste. Ces derniers pourront alors choisir d’aller lui tenir compagnie. L’initiative est présentée comme éminemment positive et me laisse profondément circonspect, de par l’inversion des rôles qu’elle fait jouer aux enfants.

La rhétorique du sentiment tout puissant

La première alerte que ce type d’information suscite chez moi est relative à son traitement, en appuyant ici sur la sensibilité du lecteur de manière beaucoup trop visible pour être honnête. Chaque article que j’ai pu lire au sujet de ces bancs solidaires révèle l’omniprésence du mot « touchant » : initiative touchante, démarche touchante, geste touchant. Les adultes semblent très touchés, probablement à l’endroit de ce qui leur a manqué enfant, et se mettent en demeure non pas d’agir pour consoler l’enfant touché à l’intérieur d’eux-mêmes, mais de laisser les enfants le faire à leur place. On retrouve ici un mécanisme similaire à celui qu’on voit à l’œuvre dans ces vidéos filmées et postées par des parents sur les réseaux, dans lesquelles des enfants commettent de belles et bonnes actions sous le regard émerveillé et un brin voyeur de leurs géniteurs. En miroir, on trouve les vidéos dans lesquelles les parents mettent en scène la souffrance de leur enfant, victime de harcèlement par exemple, sous couvert de la dénoncer. Dans tous les cas, il y a un processus d’instrumentalisation des sentiments d’autrui qui – s’il est en train de passer dans les mœurs –, ne doit pas pour autant cesser de nous questionner.

Laissons donc un instant de côté la positivité ambiante et le prêt à penser. Non, tout ce qui fleure les bons sentiments n’est pas nécessairement une bonne idée, et l’installation de bancs solidaires pour enfants délaissés dans les écoles n’augure rien de bon. D’abord parce qu’ils nous font constater qu’il y a de plus en plus d’enfants qui ont des difficultés relationnelles, mais aussi et surtout parce qu’ils participent d’une inversion des rôles dans laquelle on demande désormais aux enfants de prendre en charges leurs camarades laissés sur le côté par l’absence de culture groupale chez les adultes.

En effet, on peut se demander pourquoi serait-ce aux enfants d’aller pallier lors de leur temps libre à ce qui n’a pas été fait par les adultes dans le temps scolaire, ainsi que par les familles en dehors de l’école. Bien sûr, on ne se le demande pas longtemps, la réponse est évidente. Parce que dans le temps scolaire on s’occupe des programmes, dont la dynamique de groupe, par exemple, est exclue. Alors, puisque les adultes ne sont pas en capacité d’aider les enfants en difficulté, laissons faire les enfants eux-mêmes !

Inversion des rôles

Parenthèse psychothérapique. Au palmarès des souffrances vécues par les gens au cours de leur histoire, l’inversion des rôles figure en bonne place. Dans leur enfance, nombreux sont ceux qui ont dû prendre en responsabilité le bien-être d’une ou plusieurs personnes de leur entourage familial. Qui leur mère dépressive qu’ils ont aidée à survivre afin de survivre eux-mêmes ; qui leur père alcoolique pour l’empêcher de sombrer plus avant dans la boisson et la violence ; qui un grand frère ou une petite sœur dont les parents ne parvenaient pas à s’occuper. C’est un peu caricatural, mais également factuel ; dans mon métier, on entend ça tous les jours en séance.

L’enfant s’est ainsi retrouvé en position de parent avant l’heure, mais surtout avant d’en avoir les capacités. En outre, cet effort immense qu’il a produit pour aider à maintenir le fragile édifice familial l’a placé dans une position de soignant, ce qui marquera parfois ses choix professionnels ultérieurs. Enfin, dans cette étrange place de curateur familial, l’enfant parentifié s’est imprégné d’une image idéalisée de lui-même, corollaire indissociable de l’étayage qu’il a dû fournir. Autrement dit, je dois tenir pour que l’autre tienne devient – par défense contre cette situation insoutenable – je suis celui/celle qui parvient à faire tenir l’autre.

L’enfer est pavé de bonnes intentions solidaires

Qu’on ne se méprenne pas, je ne doute pas des intentions louables qui ont pu être celles des personnes qui ont inventé les bancs solidaires. Je me suis d’ailleurs interrompu à plusieurs reprises dans la rédaction de ce billet pour m’interroger sur le ver, présent ou non dans la pomme, et je demeure néanmoins persuadé qu’elle est gâtée.

D’abord parce qu’elle expose celui ou celle qui prend le risque d’aller s’y asseoir à apparaître aux yeux de tous comme un enfant seul, donc comme une proie aux yeux de ceux qui seront assez malveillants pour en tirer profit. Bien sûr, ceux-là sont aussi des enfants blessés, mais ils existent. Ensuite, parce qu’elle engage les enfants témoins à agir et se positionner, soit en allant rejoindre cet enfant sur le banc, soit en ne le faisant pas. Or, chacun devrait avoir le choix d’aider ou non son prochain. Je parle bien d’aider, non pas de sauver la vie. Et il s’agit bien d’une conviction individualiste, que je défends, et dont je persiste à dire que l’époque s’éloigne jour après jour, comme je l’évoquais dans ce billet.

Il se trouve qu’un enfant au primaire n’est pas en âge de savoir ou non si aider son prochain est juste pour lui-même. Une telle demande apparaît comme manipulatoire ; elle impose une solidarité artificielle qui tue la compassion à petit feu. Car un enfant qui va s’asseoir sur un banc de l’amitié n’est pas un enfant qui a un coup de blues, prêt à guérir avec quelques cartes Pokémon, puisque ces dernières traversent le temps et affirment leur persistance dans les cours de récréation. Un enfant seul et qui en souffre est un enfant qui a besoin d’aide. Cette aide devrait être apportée par les adultes, ne mélangeons pas tout.

J’engage l’adulte qui a été autrefois un enfant souffrant de la solitude, et d’un mal être assez fort pour aller s’asseoir sur un banc en attendant qu’un camarade veuille bien venir lui tenir compagnie, à s’occuper des plaies mal pansées de son histoire en entamant un travail en psychothérapie. Cessons de rajouter du poids sur les épaules des enfants, qui en portent bien assez, et tentons de vivre avec nos blessures et nos infirmités d’adulte.

Pour aller plus loin :

 

Image du bandeau : 👀 Mabel Amber, who will one dayPixabay

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Pascal Aubrit, psychothérapie relationnelle et coaching à Pontoise (95)

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  1. Six Gérard

    A mettre au ban de la socièté
    Tout à fait d’accord, il y a inversion des rôles
    On structure l’espace et on pense que l’on va ainsi restructurer les actions et les esprits
    Les valeurs seront toujours dans les actes et non dans les choses !

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