Cabinet de Psychothérapie et de Coaching à Pontoise (95)

3 petits cochons, fragiles victimes ou complices du grand méchant loup ?

Les 3 petits cochons, encore une histoire de prédateur et de victimes

La multiplication des situations où un conflit amène les parties en présence à se positionner en victime ou en bourreau ne cesse de poser question. N’étant pas un féru du fameux triangle dramatique de l’analyse transactionnelle, je reconnais cependant qu’à mesure que les années passent, nous nous engluons dans les tréfonds de ce modèle relationnel, j’y reviendrai dans un prochain billet.

Les contes, initiation et apprentissage

Mais en cette période de fêtes de fin d’année, et afin de ne pas ajouter à la lourdeur ambiante, je vais tenter de privilégier un traitement plus léger de cette question avec la revisite d’un conte bien connu.

Les contes pour enfants ont de nombreuses fonctions, parmi lesquelles figure l’apprentissage des dangers du monde, souvent assujetti d’une morale visant à poser des repères pour la vie en société. On y traite des thèmes récurrents comme l’amour, le choix, la quête… Leur importance dans le développement de l’imaginaire est considérable, raison probable pour laquelle on raconte des histoires dans toutes les sociétés. Les contes figurent aussi comme reflet de leur époque. Un conte sera ainsi narré différemment à travers les décennies ou les siècles en fonction des enjeux sociétaux, comme nous allons le voir.

Les 3 petits cochons, le plaisir ou la sécurité

Les trois petits cochons est un conte traditionnel qui apparaît pour la première fois sous forme imprimée en 1886 et sera rendu célèbre par Walt Disney en 1933. Tout le monde connaît l’histoire des trois frères bâtisseurs, plus ou moins prévoyants, qui choisissent différents matériaux, afin de construire la maison dans laquelle ils sont censés s’abriter du danger.

Dans sa version de la fin du XIXe siècle, le conte est assez radical. Les deux premiers petits cochons ayant construit leur maison de paille et de bois – après qu’ils voient leur ouvrage envolé par le souffle du loup – se font dévorer sans sommation. A la fin du conte, le loup tente de passer par la cheminée pour dévorer le troisième cochon, tombe dans la marmite qui chauffait sur le feu et se fait dévorer lui-même. En effet, on sait depuis longtemps que les cochons mangent n’importe quoi.

Dans la version de Walt Disney, Nif-Nif et Nouf-Nouf (Fifer Pig et Fiddler Pig en VO, nous dirons que les traducteurs étaient pressés) ayant vu leur maison s’envoler, ils se réfugient chez leur grand frère Naf-Naf à l’abri de sa maison de briques. Le loup essaie bien de pénétrer par la cheminée là encore, mais une marmite bouillante l’attend, il se brûle les fesses et fuit en hurlant sans demander son reste. Les trois frères fêtent leur victoire en chantant.

Différence de traitement

On constate une nette évolution entre les deux versions du récit. Dans le premier conte, probablement bien antérieur à sa date de publication, l’environnement ne pardonne pas l’erreur et l’approximation. Les cochonnets n’ayant pas été prudents sont simplement dévorés, quant au loup, loi du talion et caution morale oblige, il termine également l’histoire dans l’estomac de quelqu’un d’autre. Il est logique d’avertir les enfants de l’hostilité d’un monde dans lequel la société civile est moins présente qu’aujourd’hui, afin qu’ils apprennent à se méfier du danger. On retrouve la même violence radicale dans de nombreux contes anciens, où celui qui a négligé sa sécurité bénéficie rarement d’une seconde chance, Bruno Bettelheim nous a notamment décrit cette dimension dans sa célèbre psychanalyse des contes de fées.

Dans les contes modernes, comme ceux de Walt Disney, le héros imprudent obtient souvent cette seconde chance grâce à l’aide d’un tiers par exemple, comme ici. Au lieu de se faire dévorer, les deux cochons s’en tirent avec une belle frayeur et la dernière scène du court métrage, dans laquelle Naf-Naf simule le bruit du loup toquant à la porte et faisant frémir ses frères, est là pour leur rappeler leur inconséquence : ils ont été trop insouciants, qu’on ne les y reprenne plus s’ils veulent échapper à la gueule du loup ! Plutôt qu’un pragmatisme lié à une nature hostile, on retrouve ici ce qui pourrait s’apparenter à la morale paternaliste de la première moitié du XXe siècle. Quant au loup, il n’est pas tué car après tout, les méchants ont le droit de vivre aussi, pourvu qu’on apprenne aux autres à s’en défendre.

De là, on pourrait imaginer une version moderne du conte, dont voici le synopsis :

3 petits cochons en 2022

Trois petits cochons s’en vont vivre leur vie loin de leurs parents, mais pas trop tout de même. Nif-Nif et Nouf-Nouf, les deux plus jeunes, apparaissent les premiers à l’écran, dépités. Nif-Nif n’a pas obtenu de permis de construire pour la maison en paille qu’il souhaitait entreprendre, malgré le volet écologique évident de son projet. On suspecte des pressions sur la municipalité de la part du promoteur local, un ingénieur agronome qui projette la construction d’une porcherie industrielle sur la commune. Nouf-Nouf, quant à lui, est submergé par les dossiers afférant à son projet de maison passive en bois, mais les normes à respecter afin de poser le premier bâton apparaissent insurmontables. Les deux frères décident finalement d’improviser un squat et publient les premières photos sur Instagram ; s’ils parviennent à promouvoir leur action sur les réseaux sociaux, ils susciteront peut-être un engouement populaire et rallieront alors d’autres cochons à leur cause, pourquoi ne pas imaginer une ZAC, voire une ZAD au sein de laquelle ils pourraient faire croître l’utopie porcine du futur.

Lors d’une réunion de militants, ils rencontrent un loup qui les séduit par ses idées avant-gardistes et leur fait miroiter un monde où les cochons n’auraient plus à craindre ses congénères à crocs. Naf-Naf, venu rendre visite à ses frères pendant le séchage de la dalle de son rez-de-chaussée, voit d’un mauvais œil l’influence de ce personnage et tente d’en toucher quelques mots à ses frères qui ignorent ses mises en garde. En rentrant chez lui, il décide néanmoins d’ajouter un verrou supplémentaire à sa porte d’entrée, ainsi qu’une alarme reliée à son smartphone.

Deux mois plus tard, Nif-Nif et Nouf-Nouf viennent quémander refuge chez leur frère. Le loup – après avoir gagné leur confiance – les a menacés à plusieurs reprises de les transformer en chapelet de saucisses s’ils n’acceptaient pas de se plier à ses exigences. Depuis qu’ils ont accepté de travailler avec lui, il leur mène une vie impossible. Sous l’impulsion de Naf-Naf, les trois frères décident de le poursuivre en justice pour harcèlement moral. Le tribunal inflige une sévère peine au loup, assujettie d’une thérapie de réinsertion, car le diagnostic de pervers narcissique ne fait aucun doute.

Victime d’un burnout, Naf-Naf le rejoindra bientôt au sein du groupe de parole « animaux ni prédateurs, ni victimes ». Construire une maison seul était finalement au-dessus de ses forces, ses sollicitations envers ses frères afin d’obtenir un coup de main étant restés sans suite. Ces derniers, reconvertis dans le développement personnel, s’associent avec un grizzli au charisme hypnotique. Ensemble, Ils élaborent un programme de coaching bien-être pour animaux hypersensibles, leurs premiers tutoriels sont déjà disponibles sur YouTube.

Épilogue, on voit Naf-Naf condamner sa cheminée, les feux de bois étant désormais interdits pour limiter l’émission de microparticules.

Interprétation libre

On pourrait disserter longuement sur cette remise au goût du jour très orientée que je propose ici. Mais nous n’irons pas plus loin dans ce billet ; l’année fut longue, il faut bien la boucler, et deux fois valent mieux qu’une.

Néanmoins, et afin de poser quelques jalons pour 2022 : les loups ne deviendront jamais des agneaux, ni des cochons. Les loups sont des loups et il faut s’en méfier. On peut apprendre aux agneaux, aux cochons et aux antilopes à se renforcer, mettre des limites, dire non, fuir. Mais on n’apprend pas aux loups à devenir meilleurs et aucune société ne peut prétendre protéger l’individu de l’agressivité d’autrui sans lui ôter au passage sa liberté autant que sa responsabilité individuelle. Petit clin d’œil : cette année Orange mécanique, le chef d’œuvre de Kubrick, a eu 50 ans.

Joyeuses fêtes de fin d’année à toutes et tous, gardez-vous des prédateurs en apprenant à les repérer de loin.

 

Pour aller plus loin :

 

Image du bandeau : ChiemSeherinPixabay

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Pascal Aubrit, psychothérapie relationnelle et coaching à Pontoise (95)
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  1. suggestion
    Quant à notre propre agressivité, c’est au fil du processus psychothérapique que nous pouvons être conduit à la contacter. Elle n’est pas toujours criminelle et peut, alors fort utile, s’appeler saine vitalité. Mais c’est une autre histoire que je vous conterai l’année prochaine, si ça vous intéresse.

  2. Yvon

    Sur la fonction des contes et sur leurs transformations, rien à redire, relire Ricoeur et le concept d’identité narrative.

    Mais ton analyse me rappelle Hobbes : « l’homme est un loup pour l »homme » ; c’est même dans l’introduction d’un livre délicat qui s’intitule  » penser le management en action sociale et médico-sociale ». Alors l’intervention sociale / adaptation sociale consisterait à transformer l’homme-loup en homme-cochon-averti ?

    Ou bien faut-il définitivement se dire que l’homme, comme le dit la théorie quantique, est d’une double nature loup / cochon, sans qu’on puisse jamais prédire s’il sera l’un ou l’autre ? …

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