Pascal Aubrit

Cabinet de Psychothérapie et de Coaching à Pontoise (95)

Le salut ou la délimitation du symbolique

En tant qu’escrimeur et psy, il fallait bien un jour que j’écrive un billet sur le salut. Le sujet est difficile à éviter.
Si j’ai repoussé l’échéance jusqu’à aujourd’hui, c’est parce que ma relation avec cet essentiel des sports de combat n’a pas été simple. C’est une difficulté qui se trouve en lien avec les symboles : il faut pouvoir s’accorder le temps et l’envie d’y donner un sens pour soi-même.

Un apprentissage difficile

Enfant, en cours d’escrime, j’étais plutôt du genre docile. S’il fallait faire quelque chose, alors je le faisais, le salut comme le reste. Je ne pense pas m’être un jour interrogé sur le sens que je donnais à l’exécution de ce geste, ni avoir été amené à m’interroger ; il s’agissait d’obéir au maître, à la règle, pas davantage.

À 18 ans, devenu éducateur et lassé de transmettre une règle à laquelle je ne donnais aucun sens, je me suis assigné la tâche morale d’en trouver au moins un pour moi. Répéter ce qu’on m’avait rabâché, à savoir : « le salut c’est faire montre du respect de l’autre », et autres fadaises qui se transmettent de génération en génération sans être réinterrogées, ne me satisfaisait pas vraiment. Mon côté rebelle, sans doute, en tout cas celui que j’étais devenu ; quand je ne parviens pas à m’approprier quelque chose, quand c’est trop lisse pour qu’on puisse s’y accrocher, ça ne me convient pas. Alors j’ai cherché, avec mes armes et mon jeune âge, et je n’ai rien trouvé. Rien. Un vrai fiasco. Quand je saluais moi-même avant de tirer, je n’éprouvais rien de particulier. Quand je répétais la doxa à mes élèves : « c’est une façon de garantir le respect de l’autre, une façon de se dire bien joué à la fin de l’assaut », je me sentais dans la peau d’un mauvais comédien qui joue un texte dont on voit bien qu’il ne parvient pas à trouver l’interprétation qui serait juste, au moins pour lui-même. Ma quête de sens exaltée partait en cacahuète. Du coup, j’ai résolu le problème en décidant d’évacuer cette histoire de respect de mon vocabulaire d’enseignant. À compter de ce jour, j’ai dit à mes élèves : « vous devez saluer parce que c’est obligatoire ». Après tout, à eux aussi de faire le boulot, pourquoi aurais-je dû mâcher le travail à leur place.

Poser un cadre

Quelques années plus tard, j’ai commencé à comprendre quelque chose. Sans que je me souvienne quelle prise de conscience conduisit à la modification de mon discours, j’ai commencé à dire aux enfants que : « le salut, c’est une façon de dire « bonjour », « au revoir » et « merci » à son adversaire ».

Et puis, à l’université, j’ai découvert la psychanalyse et la dimension du symbolique. Puis, j’ai lu Jouer et philosopher, l’ouvrage philoludique de Colas Duflo, dans lequel l’auteur développe le concept de légaliberté : l’invention d’une liberté dans une légalité. Il est probable que ce concept fût le premier à me mettre en lien avec l’idée de ce qu’on appelle un cadre en psychothérapie. La légaliberté, selon Colas Duflo, c’est ce qui différencie le jeu règlementé (jeu de société, sport de compétition, …) du jeu spontané et non élaboré (chahut, bagarre entre enfants, …). Les règles contribueraient donc à créer la liberté de jouer, d’improviser, de créer, mais aussi bien sûr de tricher. Sans règles, impossible de faire tout cela, voilà donc pourquoi les enfants, y compris lorsqu’ils inventent leurs jeux en dehors de l’influence des adultes, s’empressent de poser tout un éventail de règles, souvent très complexes d’ailleurs.

Je découvrais donc que les contraintes permettent la liberté. Mais que pouvait donc bien permettre la contrainte du salut dans mon sport ?

Réalité et symbole

L’escrime, comme de nombreux sports de combat, est héritière d’activités guerrières dont l’expertise visait – sinon à la mort de l’adversaire – du moins à la neutralisation de celui-ci.

Puis, dans le souci d’apprendre à tuer en toute sécurité (mmm!), nous avons moucheté nos lames, inventé le masque grillagé, porté des protections, d’abord en cuir, puis en tissu de plus en plus résistant. Aujourd’hui, nous escrimeurs, en dehors de quelques puristes, avons totalement perdu de vue le principal objectif de notre pratique : nous ne nous battons même plus en duel !

En tout cas, nous ne nous battons plus en duel dans la réalité. Il n’en demeure pas moins que chaque escrimeur, au moment de se mettre en garde, se prépare à tuer symboliquement son adversaire, ou à mourir non moins symboliquement sous ses coups.

Certains s’en défendent en mettant en œuvre tous les efforts possibles pour ne jamais avoir à compter les points dans le cadre d’un assaut qui désignerait un vainqueur. D’autres, en ne cherchant jamais à gagner ces assauts ; quand on n’essaie pas de gagner, on ne perd pas vraiment. C’est une manière comme une autre de refuser l’idée de la mort. D’autres encore disent : « je préfère les matches par équipes », parce qu’il est plus difficile de tuer une équipe qu’un individu isolé, et parce que même si je perds mon relais, l’équipe peut gagner l’assaut et me sauver. Si je meurs, au moins ne mourrai-je pas seul.

Certains au contraire deviennent accros à la victoire, et n’auront de cesse que de reproduire l’effet produit par la sensation de gagner, se propulsant jusqu’au plus haut niveau. À l’instar des grands duellistes de la renaissance ou des rōnin les plus célèbres, s’étourdir dans une quête effrénée du plus grand nombre d’adversaires tués est une autre manière de lutter contre l’idée de sa propre mort.

Mais personne n’échappe à la logique du duel : blesser, voire tuer, ou risquer de mourir soi-même. En psychanalyse, on pourrait parler de pulsion de meurtre, ou de pulsion de mort.

Et le salut dans tout ça ?

Finalement, la valeur du salut réside dans le fait qu’il sert de passerelle entre le respect cordial qu’on a –ou qu’on devrait avoir– pour l’adversaire avant et après le match, et la pulsion de meurtre qu’on ressent pendant.

A l’intérieur de ce moment, compris entre le salut de début et le salut de fin d’assaut, l’arbitre se porte garant que le réel ne viendra pas prendre la place du symbolique ; en théorie, le règlement est prévu pour que le meurtre ne franchisse pas les portes de la réalité. C’est pour cela que les sports d’opposition et de compétition sont si pertinents dans l’éducation des individus. Parce qu’ils leur apprennent à différencier le monde symbolique, un monde fantasmé où l’on peut haïr et tuer son adversaire, du monde réel où l’on pratique seulement un sport avec lui et où l’objectif est de jouer. J’ai déjà cité dans un précédent article cette interview de Jean-François Lamour après sa victoire à Séoul en 1988 dans laquelle il expliquait haïr ses adversaires durant l’assaut, et pouvoir ensuite aller prendre une bière avec eux. Le salut pose donc les limites temporelles de cet espace de jeu dans lequel toutes les pulsions sont autorisées, tant qu’elles ne vont pas au-delà des règles de sécurité.

La transgression

Parfois, malgré cette délimitation symbolique, il y a une dérive, un acte délibérément violent et dangereux, cela se produit dans toutes les disciplines. Si c’est un tacle par derrière les deux pieds au niveau des genoux, qui survient pendant un match de football, des millions de téléspectateurs peuvent voir et interpréter clairement cet acte comme une violence réelle. On a franchi la barrière du symbolique. Dans le lexique du commentaire sportif, on appelle d’ailleurs ça un attentat, ce n’est pas par hasard. Même la guerre a ses règles. On décide de trêves, on annonce officiellement les conflits et les armistices. Un attentat, ce n’est plus la guerre, c’est du terrorisme, et aucune règle ne légifère le terrorisme. C’est la disparition du symbolique au profit d’un réel insaisissable (si des lacaniens me lisent, je confesse le pléonasme), ce qui le rend si effrayant.

L’attentat sur le tibia du joueur de l’équipe en face sort du cadre imposé. Il peut d’ailleurs être jugé par un tribunal civil et même pénal, dans le cas d’une plainte pour coups et blessures, ce qui prouve sa non appartenance au domaine sportif. La barrière a été transgressée, nous ne sommes plus dans le symbolique mais dans le réel ; et dans le réel, il est interdit de faire physiquement mal à quelqu’un. À nouveau ici, c’est l’arbitre qui va venir jouer le rôle du tiers, car les règles ne sont pas magiques et ne se suffisent pas à elles-mêmes. Seules, elles ne sont qu’abstraction, une règle ne peut rien sans un tiers pour en garantir l’application.

Relation et cadre

Dimanche après-midi, grande surface de bricolage. Ras le bol de chercher un vendeur, ça fait vingt minutes que je tourne dans les rayons. J’en aperçois enfin un qui semble disponible, occupé à garnir une tête de gondole. « Excusez-moi, est-ce que vous pourriez me renseigner sur de l’outillage ? » Réponse immédiate du vendeur qui se tourne vers moi : « Bonjour monsieur ». Il marque un court laps de temps qui me permet de répondre : « Bonjour », puis il me demande en quoi peut-il me renseigner. Gentiment, et néanmoins fermement, je viens de me faire recadrer. « Bonjour », voilà le salut qui permet d’entamer la relation que je souhaitais avoir avec ce vendeur. En sautant cette étape, je ne lui accorde pas un statut d’égal à égal, mais l’interpelle à la sauvette comme s’il était à ma disposition. Or, si renseigner les clients fait effectivement partie de ses attributions, cela ne mérite pas pour autant que je le traite comme un objet. On le lui a probablement appris en formation : « bonjour », « au revoir », sont les marqueurs minimum que le client devrait respecter – et que le vendeur sera le cas échéant habilité à lui rappeler – sans quoi le risque que le client dépasse des limites lors de l’échange est multiplié (manque de politesse, agressivité, etc.).
Cette courte vignette illustre comment nous posons et respectons des cadres dans de nombreuses situations de la vie courante, afin de garantir un minimum de sécurité relationnelle par le simple fait que l’on vérifie ainsi que notre interlocuteur et nous-mêmes sommes capables de partager un référentiel commun. J’ai répondu au « bonjour » de ce vendeur, ce qui lui a permis de poser un cadre et de vérifier mon adhésion à ce cadre. Si j’avais ignoré son invitation à le faire, ou si je l’avais volontairement refusée, il aurait pu en déduire que l’échange partait sur des bases plus compliquées. Cela aurait sans doute modifié sa façon de s’engager dans cette relation avec moi.

Jouer est une thérapie en soi (Winnicott)

Ma quête de sens s’est finalement avérée fructueuse. Non content de trouver une explication qui me convienne, je crois surtout que cela m’a permis de comprendre ce que tant de personnes viennent chercher dans les sports de combat, et notamment en escrime. À la manière de ce qui advient dans le cadre du psychodrame analytique, nous sommes en quête (consciente ou non) d’un espace de jeu dans lequel déverser nos pulsions les plus inavouables : tout ce qui ne peut pas être extériorisé dans la vie normale, du moins si l’on est plutôt structuré du côté névrotique. Un endroit où nous pouvons être méchant, violent, haineux, retors, avec comme gardes-fous l’arbitre et le cadre. C’est pour ça qu’il est normal d’entendre un tireur dire « je vais le tuer » ou « je vais le défoncer » avant d’entrer sur la piste. Cela n’a rien à voir avec un quelconque manque de respect de l’adversaire et n’induit pas que ce tireur aura un seul geste ou une seule parole déplacée durant l’assaut. Bref, et à condition de pouvoir poser des mots dessus pour intégrer ce qui se produit pour nous, l’escrime est une forme de psychothérapie.

Pour aller plus loin
  • Déjà cité, l’excellent ouvrage de Claire Carrier : le champion, sa vie, sa mort, psychanalyse de l’exploit.  Claire Carrier, psychiatre et psychanalyste, a longtemps exercé à l’I.N.S.E.P. Son livre, organisé en 80 mots-clés, est autant un recueil clinique qu’un ouvrage critique sur le sport de haut niveau. Passionnant, questionnant.
  • Jouer et philosopher, de Colas Duflo, lecture plutôt facile pour un ouvrage philosophique avec une réelle portée du côté du jeu.
  • Croiser le fer, violence et culture de l’épée dans la France moderne (XVIe – XVIIIe siècle) la référence historiographique du duel européen de Pascal Brioist, Hervé Drévillon et Pierre Serna. Un ouvrage complet, extrêmement documenté et qui se lit néanmoins comme un roman.
  • Pourquoi les enfants jouent-ils, un article magnifique d’une dizaine de pages seulement de D.W. Winnicott sur la fonction du jeu chez l’enfant. On le trouve notamment dans ce recueil aussi court qu’indispensable.

______________________________

Suivez-nous !

Vous pouvez également valider le formulaire d’abonnement disponible sur le bandeau à droite de cet article. A bientôt !

Précédent

Interview We love tennis : qu’est-ce que la culture de la gagne ?

Suivant

Les plus beaux sabotages en compétition d’escrime 1/2

  1. Merci pour cette analyse de ce que nous mettons consciemment ou non dans le « salut ». J’avais été confronté à la question sur un tatami (https://lorenjy.wordpress.com/2011/09/15/un-dieu-jaloux/) mais la réponse que j’en avais conçu ne traitait qu’une petite partie du sujet.
    Et puis, la « légaliberté », quelle belle idée !

  2. SIX GERARD

    Merci mon cher Pascal pour cette ouverture de porte vers le « symbolisme » et particulièrement celui du salut qui interpelle beaucoup de monde : pour moi c’est une des premières choses que le Maître doit expliquer aux élèves car cela permet, entre autres, de structurer l’enfant dans le temps et dans l’espace, dans les règles des permis et des interdits.
    Encore merci de ton éclairage
    Gérard Six

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén