Ceux qui lisent régulièrement les médias de développement personnel, de coaching et de psychothérapie le savent : être ancré, c’est à la mode.
Il se trouve que dans les sports de combat également, être ancré c’est fondamental. Chaque escrimeur s’est un jour entendu répéter la sempiternelle consigne : « Fléchis sur tes jambes ! » (variantes possibles : écarte les genoux, descends sur tes appuis, etc.) Mais pourquoi faire ?

Le fleuret français dans les années 2000, olé !

Revenons une bonne quinzaine d’années en arrière, aux championnats du monde d’escrime à Nîmes en 2001. C’est l’éclosion d’une jeune équipe de France, le triomphe du fleuret de Patrice Menon, alors entraîneur national, qui réussit à emmener trois tireurs français sur le podium. Même s’ils laissent la victoire individuelle ce jour-là à ce diable de Salvatore Sanzo, ils remporteront l’épreuve par équipes le surlendemain sur un scénario dantesque dont votre serviteur ne s’est toujours pas remis. À -17 touches au compteur (de mémoire), le public commençait à quitter les arènes, mais c’était sans compter sur l’incroyable vista de Brice Guyart et de sa troupe. Comme quoi, il ne faut jamais partir avant la fin.

N’y allons pas par quatre chemins, cette période représente l’apogée du fleuret en matière de spectacle sportif. De 2000 à 2004 les fleurettistes étaient capables de s’offrir des aller-et-retours successifs à la manière des sabreurs, la flèche en plus ; les coups lancés (manière de donner la touche en utilisant la flexibilité de la lame pour atteindre des cibles improbables, l’une des dernières révolutions dans la discipline) ne pleuvaient pas tant que ça, et ils demeurent ce qu’on a produit de plus spectaculaire en escrime (et certainement de plus jouissif).
Le fleuret alliait la mobilité du sabre à la technicité de l’épée et lorsque je vois un assaut aujourd’hui, l’ancien fleurettiste et amateur d’escrime que je suis ne cessera jamais de maudire ceux qui ont occis ce magnifique spectacle sur l’autel d’un nivellement de l’arbitrage bas de plancher.

Mais revenons à nos Guyart, Boidin, Attely et autres noms qui ont fait la beauté du fleuret jusqu’à cette triste réforme des têtes de pointe. A Nîmes, en tant que jeune entraîneur, et en dehors du plaisir éprouvé à voir évoluer ces tireurs, je m’étais évidemment intéressé au coaching du maître Patrice Menon, puisqu’à toute évidence, il y avait eu un avant et un après-Menon.
Je tentai donc de l’observer pendant les épreuves et en tirai un enseignement, en dehors de la notion de combattant dont il est la personnification – et de deux ou trois gros mots que j’ignorais encore à l’époque. Cet enseignement, c’était une nouvelle signification à la consigne que mon maître d’armes m’avait répété des milliers de fois, et que je répétais à mon tour à mes élèves : « fléchis tes jambes ».
En effet, en dehors des pauses durant lesquelles nous ne pouvions pas entendre le coaching depuis les gradins du Parnasse de Nîmes, 80% des interventions du maître durant le combat se rapportaient à l’angle de flexion des cuisses des tireurs. « Tes jambes ! » « Tes genoux ! » « Descends ! », etc.
J’aurais aimé me dire qu’entraîner le haut niveau était finalement simple s’il suffisait de dire aux athlètes de plier leurs foutues guiboles, mais en observant attentivement l’assaut il apparaissait évident qu’il y avait plus que ça. Petit à petit, je pus faire le lien entre fléchi et vigilant, fléchi et mobile, fléchi et agressif, fléchi et ancré au sol, comme paré à toute éventualité dans le combat.

Ancrage et retour aux racines psychocorporelles

Wilhelm Reich, proche disciple de Freud, peut être considéré comme la figure fondatrice des thérapies psychocorporelles, dont l’analyse bioénergétique, inventée par son discipline Alexander Lowen. En reliant corps et psychisme dans un cadre thérapeutique, Reich et Lowen s’intéressent à la manière dont les traumatismes de l’enfance façonnent notre corps, et font émerger une discipline dont la visée pourrait tendre vers une harmonisation de l’énergie en s’appuyant sur une lecture avertie des rigidités corporelles (ou de l’absence de celles-ci). Une forme d’acupuncture psychothérapique où les mots remplacent les aiguilles et où la mise en tension du corps, par un éventail de postures à mi-chemin entre le stretching et le yoga, permet la libération de l’être. A la base de cette discipline, l’enracinement, ou grounding, avec pour projet de nous ancrer au sol, à la terre, impérieuse nécessité dans la vie moderne où notre cerveau (la tête) est en surrégime au détriment de la possibilité de décharge énergétique corporelle (les jambes), pourtant nécessaire à un certain équilibre. L’absence ou le défaut d’enracinement se constate par exemple chez les personnes qui – pour toutes sortes de raisons – vivent dans leurs rêves, et empêche la mobilisation d’une saine agressivité qui fait tant défaut dans une époque où l’on constate tant d’abus en tous genres. Lowen compare l’enracinement à une prise de terre, nécessaire pour que notre énergie ne soit pas bloquée, qu’elle circule.

En garde, prêts, fléchissez !

A ce titre, l’escrime est une discipline sportive intéressante puisque la position de garde, la seule permettant aussi bien l’attaque que la défense, se prend en pliant les genoux, tout comme les positions d’enracinement créées par Lowen en analyse bioénergétique. Il y a des raisons biomécaniques évidentes à l’origine de cette position en escrime, comme la nécessité d’être prêt à bondir, que ce soit vers l’avant ou vers l’arrière, mais on retrouve également la dimension de l’enracinement psychocorporel. L’escrimeur prend appui sur le sol pour se mouvoir, mais également pour être en capacité de défendre face aux attaques, d’où la nécessité de sentir le sol avec ses pieds, du talon jusqu’aux orteils. Lorsqu’on observe des escrimeurs de haut niveau, on peut d’ailleurs constater comment ils utilisent leur proprioception et font jouer leurs orteils au sol comme s’ils s’y agrippaient, le tâtaient, le palpaient. D’autre part, on sait bien que certaines actions du bras sont plus rapides et plus puissantes lorsque les appuis sont bien calés au sol.

Sans surprise, les enfants auxquels il faut répéter chaque minute la consigne de plier les genoux sont souvent ceux qui sont eux aussi dans les nuages, dans leur monde. Occupés dans leurs pensées, donc dans leur tête, ils n’ont que peu conscience de leurs appuis au sol.
Au lieu de leur répéter une consigne qui ne signifie rien pour eux, il sera alors utile (pour les autres aussi !) de proposer des exercices statiques en demandant successivement aux jeunes escrimeurs en garde de prendre conscience de leur bassin, de leurs cuisses, genoux jambes, chevilles, pieds, puis du contact de leurs pieds avec le sol, du talon au petit orteil. Cet exercice de centrage, exécuté éventuellement les yeux fermés, leur permettra de sentir davantage leurs jambes et d’acquérir un début d’ancrage. Dans l’escrime ou dans leur vie, ce ne pourra être que bénéfique.

Percussion et vérification des limites : je ressens donc je suis

Autre parallèle psychocorporel notable avec l’escrime : les nombreuses percussions des pieds au sol, qu’il s’agisse des rebonds rythmés des épéistes, qu’on pourrait comparer au jeu de jambes des boxeurs, ou du roulement de tambour d’un triple marche-fente effectué par un sabreur. En thérapie psychocorporelle, on utilise des exercices comparables comme frapper le sol avec les pieds pour mieux ressentir ses limites. On pratiquera également seul ou par deux des tapotements sur tout le corps de manière à intégrer notre enveloppe corporelle et la peau comme surface de contact et d’échange avec l’environnement. Les touches en escrime, qu’elles soient d’estoc ou de taille, nous font également prendre conscience de notre corps ; parfois douloureusement, certes, mais à condition que cela soit bien accompagné, être touché par un autre sera plus souvent vécu comme renforçateur de mon identité que comme une effraction. L’escrime apprendra aux enfants à négocier ces limites psychocorporelles, à dire éventuellement à l’autre : « tu m’as fait mal », à assumer l’idée qu’ils peuvent eux aussi faire mal à leur adversaire et que ça n’est pas grave. L’autre survit.

Contrairement à l’histoire dans laquelle s’inscrit l’escrime, nous ne sommes plus là pour détruire l’autre, mais pour jouer avec lui. Et la pénétration de l’acier dans le corps pratiquée il y a quelques siècles est aujourd’hui symbolique. Je peux jouer à pénétrer l’autre, mais le constat de la pliure de ma lame sur son corps me renvoie la limite au-delà de laquelle je ne peux plus aller. Après cette dernière phrase, je vous laisse libres de faire toutes les interprétations que vous voudrez autour de la mort, de la sexualité et du retour dans le ventre maternel. En ce qui me concerne, je conclurai simplement en disant que l’escrime permet d’avoir les pieds sur terre !

Pour aller plus loin :

  • L’analyse bioénergétique, ouvrage fondateur d’Alexander Lowen, dont l’un des mérites réside dans sa capacité à faire passer des idées fortes tout en écrivant d’une façon accessible à tous.
  • Une interview de Patrice Menon qui parle de médailles olympiques, témoignage d’un homme passionné, croustillant.
  • Réveiller le tigre, là-aussi ouvrage accessible à tous dans lequel Peter Levine présente des cas concrets en psychothérapie où la mise en mouvement du corps permet la libération des traumatismes enfouis.
  • Le moi-peau de Didier Anzieu, autre ouvrage de référence en matière d’approche psychocorporelle, un ouvrage qui dépasse de loin l’intérêt psychothérapique tant on peut s’en inspirer tous les domaines du vivant.
  • Un haka néo-zélandais, parce qu’en matière d’illustration du propos que je viens de développer, je pense qu’on ne peut pas trouver mieux. La dialectique enracinement-agressivité en deux minutes.

_____________________________________

Suivez-nous !

Vous pouvez également valider le formulaire d’abonnement disponible sur le bandeau à droite de cet article. A bientôt !