Cabinet de Psychothérapie et de Coaching à Pontoise (95)

Pour une relation éducative affectivement investie

Pour une relation éducative affectivement investie

Dans Le Bruit des lames, mon livre sorti en septembre dernier, je raconte la façon dont j’ai été – en tant que jeune éducateur sportif – débordé par mon implication dans mes relations avec mes élèves escrimeurs. J’y aborde notamment la question de la séduction et du désir, sujet brûlant sous les feux de l’actualité aujourd’hui, ainsi que d’autres questions que je pouvais me poser à l’époque :

  • Puis-je accompagner des enfants ou des jeunes qui éveillent chez moi des sentiments de rejet, autrement dit : Que faire avec les élèves que je déteste ?
  • Quelle est ma place dans la vie de mes élèves ? Suis-je légitime par exemple lorsque je me substitue parfois à leurs parents ?
  • À quel point mon influence est-elle bénéfique pour mes élèves ? Comment se situer entre autorité et pouvoir, entre influence et manipulation ?
  • Enfin, quelle est la place de mes élèves dans ma propre vie, et à quel point ai-je besoin d’eux comme eux peuvent avoir besoin de moi ?

Ces questions représentent des points de butée auquel tout accompagnant se confronte un jour, en particulier s’il est psy et que la relation constitue le cœur de son métier. Mais à la différence d’un éducateur sportif, un psy s’appuie sur plusieurs dispositifs de régulation afin de traiter ces questions : supervision, synthèses d’équipe lorsqu’il évolue en institution, groupes d’analyse de pratiques ou groupes de co-vision. L’éducateur et l’enseignant, de leur côté, demeurent souvent seuls avec ces questions, ce qui est bien dommage, car ce sont elles qui leur permettent d’évoluer, tant sur le plan personnel que professionnel.

Sport et performance, le déni de l’implication

Le sport de compétition, milieu dans lequel j’évolue depuis un certain nombre d’années par la pratique et l’enseignement de l’escrime, est un domaine de performance : l’un de ces espaces où on annonce fièrement que les émotions restent à la maison. Il s’agit là d’un déni assez clair, celui de l’implication affective de l’entraîneur dans la relation avec ses élèves. Le camouflage du blindé de combat sera mis à profit afin d’évincer les possibilités d’effleurer l’intimité de la rencontre. Fin de non-recevoir : ceux qui ont un problème n’ont qu’à aller voir un psy !

Voilà à peu près ce qu’on me répondait il y a vingt ans lorsque j’évoquais mes hésitations et mes questionnements avec des collègues. Je ne croyais pas qu’on puisse refermer la porte du gymnase en y laissant tous les affects et il me semblait déjà que l’étanchéité supposée des différents espaces psychiques ne tenait pas debout. On peut mettre cette défiance sur le compte de mon accointance avec le courant sociologique interactionniste américain, l’école de Chicago, ainsi qu’avec les recherches effectuées à Palo Alto. Autrement dit, quand je refusais le statut d’un éducateur capable de poser des barrières artificielles entre lui et ses élèves, je savais déjà que même un chercheur en laboratoire a une influence sur son expérience, fût-elle en éprouvette. De quoi rendre sceptique sur la capacité des entraîneurs à se prévaloir de leurs émotions, sans même aller jusqu’à parler de transfert.

20 ans après, la force fragile

 20 ans après, certaines choses ont évolué. Les retours de jeunes maîtres d’armes ayant lu Le Bruit des lames m’indique que s’il a été primordial à une époque de se croire suffisamment fort pour ne pas s’impliquer, le discours sur la valorisation d’une certaine fragilité commence à porter ses fruits, y compris dans le sport. Pas à pas, on commence à admettre que la force consiste plutôt à reconnaître et à assumer la fragilité de notre condition, que de s’en prémunir en roulant des mécaniques.

Seulement, il n’y a toujours pas d’étayage pour apprendre. Indécrottable, le domaine de la formation des enseignants et des éducateurs – si l’on excepte le domaine du médico-social, sensibilisé depuis longtemps à ces questions – demeure analphabète de la relation affective, ce qui me semble tout de même préoccupant dans des métiers qui reposent dessus.

Quel éducateur sportif, quel enseignant, a eu la chance de bénéficier d’une véritable formation, voire a minima d’un enseignement qui tienne la route, concernant la relation ? Aujourd’hui encore, cette dernière continue de ramasser les miettes tombées du cahier des charges, sous le prétexte fallacieux qu’elle serait donnée pour acquise. Il serait d’ailleurs plus juste de dire qu’elle est donnée pour innée : tu l’as ou tu l’as pas. A quoi bon perdre du temps et de l’argent à l’enseigner.

Résistances et renoncements

Qui plus est, être distancié, comme pouvait l’afficher éducateur ou l’enseignant avec qui je m’entretenais il y a vingt ans, avait au moins un avantage : cela pouvait apparaître comme étant à la portée de n’importe qui. Effectivement, s’impliquer demande davantage de travail. On ne se jette pas dans les eaux tumultueuses de la relation comme on peut refuser d’y tremper un orteil. Ça travaille, ça déstabilise, ça m’emporte à des endroits où je ne contrôle plus.

Il faut donc renoncer à la position de l’entraîneur ou de l’enseignant-gourou, celui qui sait tout et qu’il suffira de suivre pour découvrir la vérité. La rencontre avec l’autre devient possible lorsqu’on renonce à le soumettre par notre expertise ; changement radical de paradigme, face auquel s’élèvent logiquement les résistances.

Candidats relationnistes par défaut

Ceux et celles qui sont sensibles à cette question de la posture de l’enseignant sont souvent ceux qui – comme moi lorsque j’étais jeune maître d’armes – échouent en endossant la veste de l’enseignant dit classique. Sensibles, voire hypersensibles (si tant est que ce terme n’ait pas à rejoindre la liste des vocables tartes à la crème que j’entamais le mois dernier), ils se retrouvent à assumer la rencontre avec l’autre et avec l’effet que cela leur procure, non par choix, mais parce qu’ils ne peuvent faire autrement.

Sauf que, comme le chantait Brassens dans son mauvais sujet repenti : sans technique, un don n’est rien qu’une sale manie.

Ressentir fortement ses émotions, voire celles des autres, telle l’éponge qui s’imbibe et se gorge du malheur du monde, avant que cela ne puisse devenir un outil de travail extraordinaire, commence par ressembler à une malédiction. Il faudra faire du tri avant de s’y retrouver. Pour un psy, cela représente le b.a.-ba du métier, un b.a.-ba dont le praticien consciencieux affinera l’appréciation tout au long de sa carrière. Mais pour l’éducateur et l’enseignant, cela peut tout aussi bien passer à la trappe, faute de formation, faute d’écoute, faute de prise en charge.

Affaire à suivre

Je développerai mon propos dans les mois qui arrivent, mais pour le moment j’interromps là cette affaire. Plusieurs lecteurs du Bruit des lames m’ont signifié qu’il leur semblait que j’avais fourni une table des matières qui appelait des développements à venir. Ce début d’élaboration sur l’enseignement de la relation pourrait en être un. Qui plus est, certaines interventions que j’ai déjà pu faire depuis, ou qui auront lieu dans les mois qui viennent, m’indiquent qu’il s’agit d’un sujet en pleine évolution. Tout comme me l’indiquent les retours des lecteurs, à qui je suis très reconnaissant pour m’avoir témoigné de l’écho qu’ils y ont trouvé à leurs propres questionnements.

 

Pour aller plus loin :

  • Le Bruit des lames, récit d’une descente au cœur de la relation éducative par un jeune maître d’armes devenu psy, mon premier livre, écrit en grande partie en 2003 et publié en 2020.
  • L’École de Chicago, un bon Que sais-je par Alain Coulon, qui fut mon directeur de recherche en sciences de l’éducation à l’université de Paris 8.
  • Une logique de la communication, un ouvrage essentiel pour approcher la pensée de l’école de Palo Alto.

 

Image du bandeau : RitaEPixabay

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Pascal Aubrit, psychothérapie relationnelle et coaching à Pontoise (95)

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  1. Yvon

    Tu as dit quelque chose qui m’intéresse particulièrement en ce moment : « auquel tout accompagnant se confronte un jour, en particulier s’il est psy ». cela m’intéresse parce que dans ma formation actuelle de psychologue du travail, le terme « accompagnement » est tout simplement exclu ! ce qui m’interpelle beaucoup !? La question c’est : dans le « milieu psy » le terme « accompagnement » est-il généralement admis ou au contraire exclu ?
    Pour Isa, il est admis, mais elle a été éducatrice ; pour toi il apparait admis, mais tu as été éducateur. Y aurait-il donc un clivage : entre « psy pur » pour qui le travail de psy n’est en aucune manière un accompagnement, mais « autres chose » que le disent les psy de ma formation ; et « psy impur » (Cf Harry Potter) pour qui le travail de psy est une forme d’accompagnement ?
    Mais je sais qui il y a des « psy purs » pour qui le terme accompagnement n’est pas un problème.
    En tout cas, cela interroge, comme tu le fais, sur ce que recouvre, pour les uns et les autres, ce terme accompagnement. Rapidement, il y aurait pour les « psy purs » une connotation trop affective, trop impliquée, pas assez distanciée, pas assez travaillée (du transféro-contre-transférentiel) ?
    On retombe alors sur ce vieux mais toujours intéressant dilemme de « la neutralité » …

    • Pascal

      En fait, c’est curieux mais je ne m’étais jamais posé la question dans ces termes. A nouveau, je pense ici que mon passage du côté des nouvelles épistémologies a laissé des traces (l’expérimentateur fait partie de l’expérience, l’observateur fait partie de l’observation), ainsi que mon expérience d’éducateur, comme tu le précises. Je pense que je réponds en partie à ta question dans ce billet :
      https://www.pascal-aubrit.fr/psychotherapie-relationnelle/
      Ce qui ferait donc de moi un psy impur 🙂

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