Avertissement à ceux qui voudraient conserver une image idyllique de la reine des neiges : la merveilleuse histoire d’amour entre deux sœurs qui se rejoignent malgré les embûches, n’allez pas plus loin 🙂 Pour les autres, j’espère que vous apprécierez cette lecture de Noël…

Comme tous les parents, je n’ai pas échappé à la déferlante de la Reine des Neiges, plus gros succès de l’histoire du film d’animation, faut-il le rappeler.
Et en dehors des raisons stratégiques qui expliquent en partie la réussite commerciale du film (après le rachat de Pixar par Disney, la consigne aurait été : « Pixar, continuez ce que vous faites, vous le faites bien, Disney, revenons aux classiques : des princesses et des chansons »), j’ai été très touché par la thématique de l’histoire. Elle va bien au-delà d’un premier niveau de lecture, celui de l’amour sororal qui triomphe du mauvais sort jeté par Elsa sur son propre royaume.
Lorsqu’une histoire émeut autant les enfants (et leurs parents), c’est généralement parce que l’auteur (en l’occurrence Andersen, mais le film d’animation de Disney n’a que peu de choses à voir avec le conte d’origine) a su mettre en mots quelque chose d’universel qui résonne avec notre histoire, comme disent les gens qui font des thérapies en groupe.

L’histoire

Le point central de l’intrigue réside dans les fameux pouvoirs d’Elsa, dont les parents prennent connaissance après qu’elle manque de transformer sa sœur Anna en Mr Freeze, lors d’une partie de saute-glaçon dans un hall du palais parental. Pour ceux qui voudraient une illustration de ce qu’est un acte manqué, en voici un exemple : oups, mince, flûte, j’ai vraiment pas fait exprès d’essayer de tuer ma petite sœur. Mais c’est une autre histoire.

Les fonctions vitales d’Anna étant atteintes, ses parents courent voir le roi des trolls pour qu’il la guérisse, ou en tout cas la réchauffe, ce qu’il parvient à faire. Puis, le roi met en garde Elsa et ses parents contre ses pouvoirs qui « ne cesseront de grandir », et pourraient devenir incontrôlables. La réaction du père est instantanée, il fait fermer les portes du palais, enferme Elsa dans ses appartements et lui fait confectionner des gants spéciaux afin qu’elle ne provoque pas d’autres catastrophes.


Elsa se retrouve donc coupée du monde et de sa sœur, persuadée d’être dangereuse pour les autres et pétrie d’une culpabilité dont on peut aisément imaginer l’étendue. Elle finira par assumer ses pouvoirs et sa personnalité lors de sa fuite après la scène du couronnement, c’est à ce moment du film qu’on a droit à la rengaine entendue des milliards de fois : libérée, délivrée !

Mais qui a peur des pouvoirs d’Elsa ?

Car c’est une question qui mérite d’être posée. Changer tout ce qu’on touche en glace, c’est plutôt original, et ça offre un réel intérêt dans les cocktails mondains pour servir la vodka à température idéale. Mais pour les parents d’Elsa, en dehors du fait qu’ils aient été légitimement choqués par ce qui est arrivé à Anna, ça pose visiblement un problème. Leur fille aînée chérie, si parfaite jusque-là, se met à exprimer la violence que nous portons tous en nous, ce qui met vraisemblablement ses parents dans un état d’angoisse massive en les renvoyant à leur propre violence, sans doute bien enfouie sous les apparats. Sans compter l’envie qu’ils éprouvent probablement face à un pouvoir qu’ils souhaiteraient posséder. Plutôt que d’écouter le roi des trolls qui leur conseille d’aider Elsa à maîtriser ses pouvoirs, donc à les intégrer, à les transcender, ils choisissent de la cacher aux yeux du monde et lui interdisent de les utiliser à nouveau. On peut d’ailleurs se demander à qui le roi et la reine souhaitent cacher la vérité, sinon évidemment à eux-mêmes.

Ce que vit Elsa, toutes proportions gardées, c’est ce qui arrive à de nombreux enfants à qui l’on serine à l’envi : « sois gentil(le) », « ne te mets pas en colère », ou encore : « tu n’es pas jolie quand tu boudes/pleures/cries ». Ces enfants, dont on parle comme s’ils étaient dénués de toute trace de violence, et dont on refuse en tant que parents de reconnaître et d’encourager chez eux la saine agressivité, cette qualité qui nous permet d’entrer en relation avec les autres.

Et en la matière, les petites filles décrochent le pompon : l’expression de l’agressivité serait chez elles particulièrement compliquée pour l’entourage adulte car, bien intégrée, elle pourrait les amener à remettre pas mal de choses en question, à commencer par le pouvoir détenu par les hommes. Le thème de la princesse rebelle, ou de la princesse qui ne veut pas se conformer à ce qu’on attend d’elle, revient d’ailleurs régulièrement dans les contes de fée. On le retrouve encore dans Vaiana, sorti en 2016 des studios Disney. Mais à la différence d’Elsa, Vaiana grandit avec un point d’appui important dans son environnement familial : sa grand mère, avec qui elle partage son rêve et la vision d’émancipation pour son peuple et pour elle-même.

Elsa en psychothérapie ?

A la fin du film, Elsa se rend compte que c’est l’amour qui lui permettra de contenir ses pouvoirs et d’apprendre à les intégrer. Elle dégèle sa sœur, qui avait à nouveau bénéficié de ses faveurs glaciales (nous reparlerons de l’amour/haine fraternel plus tard), elle enlève l’hiver du pays d’Arendelle comme on ôte nonchalamment un manteau, et tout se termine dans la joie. C’est Disney, et ça n’empêche pas le moins du monde la Reine des neiges d’être un film superbe, émouvant, et admirablement bien construit.
Dans la vraie vie, cela se serait sans doute passé différemment pour Elsa. Incapable d’exprimer la moindre agressivité, ni le moindre sentiment, elle aurait probablement épousé quelqu’un de violent, mandaté pour porter la charge agressive dans le couple avec une procuration illimitée, ou bien serait restée seule, incapable de nouer un lien car trop inhibée. Encore eût-il fallu que l’isolement dont elle avait pâti, enfant, ne l’ait plongée dans la folie.
Au bout d’une longue psychothérapie relationnelle, Elsa aurait peut-être finalement pu dénouer le clivage de sa personnalité et réintégrer sa part sombre.

Le plus efficace eût bien sûr été, comme souvent, que ses parents fassent une psychothérapie à sa place. Cela leur aurait permis d’aller explorer ce qui les émouvait autant dans le fait que leur fille soit différente, et ce qui résonnait autant dans leur propre contexte familial pour provoquer une telle violence à l’égard d’Elsa et d’Anna.

Parents : un métier impossible

J’ai bien conscience d’être dur avec ces pauvres parents, ils ont certainement fait du mieux qu’ils pouvaient avec ce qu’ils avaient, comme nous faisons tous. Mais l’histoire montre bien comment l’environnement fait porter la faute à Elsa et la pose en responsable de tous les maux. Il me paraît donc important de rétablir une autre lecture qui est celle-ci : à cinq ou six ans, une enfant ne peut être tenue pour coupable de ce qu’elle sent en elle, exprime, vit, y compris si cela présente un danger pour les autres. C’est aux adultes de l’accompagner dans sa croissance pour devenir une personne à part entière, et non celle qu’ils souhaiteraient voir devenir. Dans cette optique, les parents d’Elsa et d’Anna ont été défaillants. La séquence où la petite Anna, privée de sa sœur pour une raison qu’elle ignore, puisque le roi des trolls lui a effacé la mémoire, chante : « je suis une fille en manque de compagnie ; je parle aux murs et à ces portraits qui m’entourent » devant la porte close de la chambre d’Elsa est à ce titre particulièrement dure et montre bien la violence du choix qu’on opéré les parents.

Espérons seulement qu’Elsa puisse travailler suffisamment son histoire pour ne pas reproduire avec ses enfants ce qu’elle a subi. Souhaitons-lui aussi de trouver un prince aussi chaleureux qu’elle peut être glaciale, et qu’ensemble ils fassent beaucoup de vapeur…

 

Pour aller plus loin :

  • la Reine des neiges, le conte d’Andersen dont a été adapté le film Disney, avec – comme toujours – une grande marge de liberté.
  • Alice Miller, Le drame de l’enfant doué, un ouvrage facile d’accès sur les environnements parentaux défaillants et la nécessité pour le bébé, puis l’enfant, de prendre cet environnement en charge pour survivre.
  • Melanie Klein, envie et gratitude, plus ardu, mais une étape si importante dans l’évolution de la compréhension du psychisme humain.
  • Bruno Bettelheim, psychanalyse des contes de fées, un désormais classique, où l’auteur met en exergue les invariants des contes de fées : la quête d’identité, la révolte contre une personnalité imposée, etc.

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