Cabinet de Psychothérapie et de Coaching à Pontoise (95)

bienveillance obligatoire = violence larvée

L’avenir n’est pas soluble dans la bienveillance

J’ai largement vanté le désaccord le mois dernier, pour tout ce qu’il introduit comme richesse relationnelle, ainsi que pour la maturité qu’il nécessite. Mais pour établir un désaccord fertile, autrement dit un dialogue contradictoire de qualité, encore faut-il faire preuve d’un peu d’empathie et de bienveillance à l’égard de la personne qui se trouve en face de vous. Dans le cas contraire, le risque est élevé que le pugilat remplace très vite l’échange, comme on le constate par exemple dans le débat sur internet.

Dissolution artificielle du conflit

Seulement, nous parlons bien ici de contradiction, de confrontation, et non d’un conflit dans lequel on cherche à surpasser l’autre et in fine à le détruire. Un général qui s’apprête à lancer ses troupes armées sur l’ennemi peut éprouver du respect pour l’adversaire, bien que ce ne soit pas une nécessité, mais il n’éprouve probablement aucune bienveillance dans son acception étymologique la plus courante. Il ne souhaite pas le bien de l’autre, bien qu’il puisse avoir de l’estime pour son courage ou sa valeur guerrière. Respect et bienveillance sont donc deux concepts distincts.

On pourrait donc faire l’hypothèse qu’en dehors de quelques exceptions, la bienveillance disparaît dans le conflit. Notre époque l’a bien compris, et puisque l’idée du conflit est devenue difficilement supportable, on a résolu ce problème en rendant progressivement la bienveillance obligatoire. Aujourd’hui, que ce soit lors d’une discussion privée, dans une réunion d’équipe en entreprise ou pendant un temps de parole en classe de CM1, celui ou celle qui a le mauvais goût de déclencher le conflit se fera instantanément rappeler à l’ordre sur l’autel de la bienveillance. Dire à quelqu’un que nous ne l’apprécions pas, lui reprocher ouvertement quelque chose, témoigner son animosité sont autant d’infractions à l’interdit implicite de la conflictualité. Si on souhaite exprimer quelque chose de négatif, il faut le faire dans les nouvelles normes : sans agressivité, en adoptant des règles d’énonciation aptes à oblitérer la partie violente du message. Comme si la forme avait le pouvoir de faire disparaître le fond.

Bienveillance et communication paradoxale

On en arrive à un mode de communication étrange où Pierre – contenant tant bien que mal son envie de dire à Paul que sa tête ne lui revient définitivement pas – expliquera à ce dernier avec toutes les précautions oratoires voulues qu’il aurait besoin de davantage de reconnaissance de sa part lors de leurs échanges afin que leur communication soit plus fluide et qu’il s’engage lui-même à témoigner à Paul une attention plus soutenue afin que leur coopération se déroule dans les meilleures conditions pour la réussite de l’entreprise. Ce faisant, Pierre niera ouvertement ce qu’il vit à l’intérieur ; en tant que thérapeute, je peux assurer que ça n’est pas bon pour la santé psychique. Mais après tout, peut-être Pierre connaît-il bien cela et faisait partie de ces enfants qui constatent des choses inadaptées au sein de leur famille et à qui on interdit de façon plus ou moins masquée de les mettre au jour en s’exprimant. Quant à Paul, il recevra de la part de Pierre ce que les praticiens de l’école de Palo Alto ont défini comme un message paradoxal, lorsqu’une partie du message, par exemple non verbale, contredit fortement l’énoncé verbal. Et nous savons que Gregory Bateson et son équipe ont constaté que ce type de communication, très en vigueur dans les familles dysfonctionnelles, conduit directement à la folie.

Mettez la violence à la porte, elle passera par la fenêtre

Pierre ou Paul ne deviendront probablement pas fous dans cette entreprise, car à moins d’avoir vécu sous emprise dans leur enfance, on peut espérer qu’ils sauront la quitter. Ils expérimenteront peut-être en revanche le sentiment de devenir fous, ce qui – bien que temporaire – n’est pas forcément plus facile à vivre. Leur conflit, faute d’être traité en équipe ou sous l’arbitrage d’un tiers (responsable, manager, …), s’exprimera sous une forme beaucoup plus dangereuse : agressivité passive, non-dits et coups bas seront au programme, tout comme cela se produit entre deux enfants à qui les parents interdisent de se disputer.

L’issue est connue, l’un des deux finira par craquer, burnout, dépression, arrêt longue durée. En cas d’accident plus grave, le CSE (Conseil Social et Economique, ancien CHSCT) saura conclure que la procédure avait bien été suivie et l’affaire traitée. Fichue violence, pourtant étouffée, on ne comprend vraiment pas comment elle a pu ressurgir. Et qu’on ne pense pas que je décris une situation présente uniquement dans les grosses entreprises du secteur privé; les employés du social par exemple en sont des victimes privilégiées, surprises voire sidérées par le fait qu’autant de violence puisse se produire dans des lieux où on est censé aider les autres.

Fragilité narcissique, violence et perversion

Cette omniprésence de la bienveillante comme rempart factice face au conflit devenu insupportable révèle la fragilité narcissique de l’être humain de notre époque. Il faut faire preuve de bienveillance à l’égard de l’autre, comme s’il ne pouvait pas survivre face à l’agressivité, comme s’il était incapable de poser lui-même des limites. Je ne suis pas en train de remettre en cause les règles qui fondent la vie civilisée, il y a bien quelques interdits à respecter et à faire respecter, notamment en matière de violence physique, pour évoluer en groupe. Je conteste en revanche cette façon d’envisager chacun comme une victime potentielle de la violence de l’autre, car c’est effectivement la meilleure façon de créer un monde de proies et de prédateurs, de pervers et de victimes, ce à quoi nous assistons en ce moment même. Car si on n’a plus le droit de dire à l’autre qu’on n’est pas d’accord avec lui, ou tout simplement qu’on ne l’aime pas, on crée une réalité artificiellement pacifiée et niant la violence humaine. Ce faisant, on crée également un terrain de jeux idéal pour la perversion qui ne s’exprime jamais mieux que dans le non-dit et les environnements mensongers.

L’épidémie de pervers narcissiques et de leurs victimes devrait nous alerter sur ce qui se produit lorsqu’on n’apprend plus à chacun à se défendre, mais qu’on interdit à tous d’attaquer. En tant qu’escrimeur, et sans pour autant ramener les relations humaines à la métaphore du combat, la méthode continue de m’interroger.

Articulation nécessaire des concepts

Un concept utilisé seul se trouve souvent vidé de son sens à mesure qu’il se popularise. Témoin, le fameux pervers narcissique de Racamier et d’Eiguer que je viens d’évoquer et qui a tout à fait oblitéré celui de victime-complice, pourtant indissociable du premier. Pour que le concept de bienveillance puisse engendrer autre chose que l’étouffement des pulsions qui nous effraient, il est nécessaire de le poser en perspective de solides contrepoids ; observons deux exemples qui peuvent remplir ce rôle.

La fausseté relationnelle absolue à laquelle amène la bienveillance lorsqu’elle est imposée nous conduit d’abord vers le faux-self de D. W. Winnicott. Par personnalité en faux-self, Winnicott désigne une forme d’adaptation massive et forcée de l’individu à son environnement, une adaptation telle qu’il en vient à adopter une personnalité de façade pour convenir aux autres et finit par ne plus savoir réellement qui il est. Les personnalités en faux-self présentent souvent une contradiction flagrante entre ce qu’elles énoncent et la façon dont elles l’énoncent, comme par exemple lorsqu’elles sourient à grandes dents tandis qu’elles nous racontent quelque chose d’atroce, le tout sans en avoir conscience. On en revient à la communication paradoxale que nous évoquions plus haut. À moindre échelle, l’image idéalisée par laquelle se représentent les utilisateurs des réseaux sociaux – les fameux selfies de la vie idéale et rêvée que nous avons tous – nous offre un aperçu du faux-self sociétal dans lequel nous sommes entrés depuis quelques années maintenant.

Carl Ransom RogersUn second contrepoids à l’usage vicié de la bienveillance peut se puiser dans l’œuvre de Carl Rogers, et en particulier dans ses concepts d’authenticité et de congruence. Car encore une fois, l’énoncé verbal est une chose, la posture, le ton, les mimiques, en sont d’autres. Et on contrôle difficilement ces dernières, sauf si l’on est authentiquement pervers. Rogers est d’ailleurs souvent récupéré par les apôtres de la bienveillance, lui qui basait l’action sociale et thérapeutique sur l’écoute active, l’acceptation inconditionnelle et le non jugement.

Fantasme d’indifférenciation vs polarisation

Vous l’aurez compris, ça n’est pas après la bienveillance que j’en ai, mais après son usage naïf, celui qui cherche à nier la négativité dans les relations, celui qui va à l’encontre de la nécessité de nous différencier. Car derrière l’étendard de la bienveillance obligatoire, comme derrière celui de la psychologie ou de l’éducation positive, se cache bien souvent la volonté consciente ou non de ne pas être différents. En effet, le meilleur moyen de bannir l’angoisse du conflit pour que puisse enfin régner la tolérance consiste en guise de paradoxe à mettre en place des environnements indifférenciés. Une fois tous identiques, nous n’aurions plus à nous détester. Un paradis… artificiel.

 

Pour aller plus loin :

  • Réhabiliter la dispute professionnelle, un magnifique article d’Yves Clot sur la nécessité de re-conflictualiser intelligemment les relations humaines, un exemple simple et concret d’action.
  • Soi-même comme un roi, Essai sur les dérives identitaires d’Elisabeth Roudinesco sorti en 2021, qui apparaît comme une œuvre majeure en sciences humaines pour la décennie à venir, où l’historienne et psychanalystes s’attèle à la question des assignations identitaires, de la cancel culture ; elle dresse le portrait d’une société, la nôtre, où à défaut de pouvoir devenir soi-même comme un autre, on choisit alors d’être soi-même comme un roi.

 

Image du bandeau par Dayne TopkinUnsplash

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Pascal Aubrit, psychothérapie relationnelle et coaching à Pontoise (95)
Tel. 06.09.11.50.58
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  1. Yvon

    Et pour poursuivre ton propos, je signale le dernier livre de Yves Clot, « Le prix du travail bien fait » dont le sous titre, qui correspond à sa thèse centrale, est : la coopération conflictuelle !

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