Entre système d’évaluation des images informatisé et défaillant d’un côté, enfants précoces et parents sans repères de l’autre, il est devenu difficile d’offrir aux enfants les images qui peuvent correspondre à leur sensibilité.
Plutôt que de répéter ce que tout le monde sait, à savoir qu’exposer les enfants trop tôt à des images inappropriées n’est pas bon, j’aimerais proposer le renversement suivant : être choqué est un plaisir dont il ne faudrait surtout pas priver les enfants en les exposant trop tôt à des images dont ils ne peuvent pas profiter pleinement.
Mais commençons par revenir un pas en arrière.
Contexte historique : le programme télé
Quand j’étais enfant, la grille des programmes télé n’était pas disponible en ligne. On la trouvait dans la presse quotidienne et dans les magazines TV. Il est d’ailleurs étrange de penser qu’on dépensait de l’argent pour se procurer un tel magazine, et pourtant, on en trouvait dans la majorité des foyers. Il représentait même un marqueur socioculturel, selon si vous lisiez Télérama ou Téléstar, pour citer deux médias qui ont traversé le temps.
Chaque magazine disposait alors de son système d’information concernant l’âge requis pour regarder un programme. Il s’agissait le plus souvent d’un logo avec un code couleur qui permettait d’appréhender d’un coup d’œil le film qu’on allait pouvoir visionner en famille, ou celui qui comportait des scènes inappropriées pour les enfants. Évidemment, je parle d’une époque où cette appréciation était fondée sur le jugement de journalistes, donc des professionnels qui avaient vu les films en question.

David – Marat assassiné
PEGI et les jeux vidéos
Au début des années 2000, le système PEGI est mis en place afin d’indiquer aux parents l’âge auquel les jeux vidéos peuvent être conseillés à leurs enfants. Il s’agit d’une norme Européenne, largement commentée par le psychanalyste Serge Tisseron à l’époque, puisqu’il avait lui-même imaginé une norme 3-6-9-12 pour l’exposition des enfants aux images.
Rationalisation du jugement humain
Puis, ce qui avait cours dans la protection des enfants face aux images : le jugement humain, unique, complexe, subjectif, va progressivement laisser place à un système de quantification informatisé. Aujourd’hui, la plupart des indications d’âge, par exemple sur les grandes plateformes (Netflix, Prime, etc.) sont données par l’intermédiaire d’un programme qui va quantifier les scènes violentes, érotiques, etc. Cela donne des situations ubuesques où un film va être catégorisé -16 ou -18, par exemple, parce que x insultes ont été proférées. Sans parler de l’envahissement de notre société européenne par le puritanisme américain dont nous nous moquions joyeusement il y a trente ans à peine. Une cigarette + quelques insultes et un sein dénudé donneront donc un film déconseillé -16 là où le Télépoche de mon enfance l’aurait catégorisé en vert.
Cela pose un problème, non pas culturel, mais de cohérence. En effet, on peut tout à fait arguer d’une évolution des mœurs, et l’objectivation du corps des femmes dans le cinéma des années 70-80, par exemple, n’est pas à regretter. Mais il ne s’agit pas de cela. Le problème, c’est que le système donne des résultats complètement incohérents, parce qu’il ne prend en compte que des éléments objectifs. La violence psychologique, par exemple, est très difficile à quantifier pour un algorithme.
En tant que parent, nous n’avons donc plus que notre propre jugement pour nous aiguiller, ainsi que ceux des amis ou de certains sites où des parents donnent des avis argumentés sur l’âge à partir duquel on peut voir tel ou tel film.
On aime être choqué
Mais revenons à notre sujet après cette longue digression. Être choqué en regardant un film violent, par exemple, peut représenter sinon un plaisir, en tout cas une source de jouissance. Il s’agit d’une recherche de sensations fortes, comme on en éprouve dans le manège d’un parc d’attractions. Il s’agit également de la catharsis, telle que nous l’enseigne Aristote dans la Poétique : combien de personnes absolument non violentes ont adoré regardé Game of thrones ? Et surtout, que serions-nous sans l’ensemble des artistes qui ont provoqué et choqué les mentalités depuis l’aube des temps ?

Gustave Courbet – l’Origine du monde
Être choqué peut donc être agréable, voire curatif. Chacun y verra midi à sa fenêtre. En revanche, lorsqu’il s’agit des enfants, des précautions sont à prendre. Encore plus que les adultes, ils aiment avoir peur et sont très demandeurs d’images qui leur procureront des sensations. Certains parents vont donc leur montrer très tôt des images inappropriées pour leur âge, tout en disant à qui voudra bien l’entendre que « ça ne lui fait rien ». D’ailleurs l’enfant renchérira souvent : « Pfff, j’ai vu un film d’horreur la semaine dernière et ça ne m’a rien fait ». Et c’est bien là le problème.
Sidération et figement
Car le but des images choquantes, c’est qu’elles puissent choquer. Lorsque je détourne les yeux avec une moue de dégoût, mêlé à de l’excitation, devant une scène où jaillit le sang, je démontre que je suis en capacité émotionnelle de l’apprécier. Si j’y suis insensible, si cette violence glisse sur moi, alors je dois me poser des questions. En particulier celle de ma capacité à être sidéré par la violence des images, voire dissocié. Auquel cas, si je ne suis pas choqué, je risque fort d’être bouleversé sans même m’en rendre compte.
C’est parfois ce qui arrive aux enfants qui regardent des images inappropriées trop tôt (violence et pornographie en tête). Leur appareil psychique n’étant pas suffisamment mature pour prendre la pleine mesure des images en questions, il semble que ça ne leur fasse aucun effet. Cela n’est pas vrai pour autant. L’effet peut être bien plus insidieux, et la passivité prend la place de la manifestation émotionnelle que l’on pourrait attendre. C’est une alerte suffisante pour réfléchir avec eux sur la pertinence du choix de ce programme.

Mantegna – La lamentation sur le christ mort
Attendre le bon âge pour être choqué
Bien sûr, la technologie évolue. Certains films m’ont fait frissonner lorsque j’étais enfant ou ado et font rire les enfants d’aujourd’hui aux éclats, tant les effets spéciaux ont évolué : « Ça se voit trop que c’est pas sa vraie jambe qui a été découpée, mdr ! »
Bien sûr, on est assez démuni en tant que parent de cette époque pour préserver nos enfants des images choquantes. Mais nous avons tout de même un rôle à jouer. Par exemple, la prochaine fois que vous interdisez un film à votre enfant et qu’il tente de vous faire fléchir en vous disant : « J’ai vu celui-là qui est pire et ça ne m’a rien fait du tout ! » Je vous propose de lui répondre la chose suivante : « Si ça ne t’a rien fait, c’est probablement parce que tu étais trop jeune pour le voir. Quand ça te fera quelque chose, alors tu pourras regarder.
Autrement dit, Il faut être choqué par des images choquantes, sinon ça signifie peut-être qu’on est insensible ou pas encore prêt.
Pour aller plus loin :
- Orange Mécanique de Stanley Kubrick est probablement l’un des films les plus choquants et qui traite le mieux de la question de la violence des images.
- Quelques tableaux célèbres parsèment cet article, il s’agit d’images qui ont énormément choqué et choquent encore. Choquer, c’est aussi faire bouger, décaler, provoquer. C’est parfois nécessaire et salvateur.
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Pascal Aubrit, psychothérapie relationnelle et coaching à Auvers-sur-Oise (95)
Directeur pédagogique du CIFPR
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Cet article ne m’a pas choqué ; mais pas insensible et toujours prêt à te lire
Amitiés et merci