Pascal Aubrit

Cabinet de Psychothérapie et de Coaching à Pontoise (95)

La lecon individuelle en escrime, esthétique amoureuse ou cocon symbiotique

La leçon individuelle en escrime, esthétique amoureuse et cocon symbiotique

En escrime comme dans la plupart des disciplines individuelles, le cours particulier dispensé par le maître d’armes demeure un point d’orgue dans le dispositif d’enseignement. On y travaille des gestes techniques, on y optimise des actions, dans un face à face à la proximité telle que maître et élève semblent parfois exister hors du temps

Dispositif de travail particulier

la leçon individuelle en escrime n’a que peu d’équivalent dans le monde sportif. Là où un filet sépare les athlètes de leur entraîneur, par exemple dans les sports de raquette, le maître et l’élève sont ici en contact corporel quasi-permanent par l’intermédiaire de leurs armes. On retrouve bien sûr un lien de ce type dans les sports de combat comme la boxe ou le tækwondo, mais ce que j’ai pu y voir est différent, centré sur la percussion des coups portés au maître ; en escrime, en plus de cette dimension évidente du coup porté, on trouve toute une thématique du relâchement dans l’après-coup (au sens littéral) qui donne au processus la dimension sinon d’une danse, au moins d’une parade amoureuse. On parle souvent d’osmose entre le maître et son élève, mais c’est en fait plus complexe que ça, car la leçon est faite d’une alternance de moments d’accordages et de ruptures, selon le climat que le maître insuffle au gré de ses objectifs et de sa personnalité. C’est en cela qu’on peut se permettre de dire – du moins jusqu’à bénéficier d’une contradiction argumentée – que la leçon individuelle de l’escrimeur n’a pas d’équivalent dans les autres disciplines sportives.Le plastron, la seconde peau du maître d'armes

Un plastron comme seconde peau

Plusieurs éléments contribuent à cette relation si particulière. Tout d’abord, il y a le plastron que porte le maître, cette sorte de peau-auxiliaire sans laquelle on ne peut, en fait, deviner qu’il est maître d’armes. C’est d’ailleurs la seule tenue destinée à faire de l’escrime qui ne soit pas blanche ou à dominance de blanc, différenciant le maître et ses disciples. Cela fait également une différence de plus entre l’escrime et les arts martiaux, dans lesquels le maître ne se reconnaît qu’à son grade et non à son uniforme. On pourrait en déduire que le maître d’armes aime à asseoir son statut par le port de cet habit. Il sert en fait surtout à protéger des touches portées avec la pointe ou la lame selon l’arme pratiquée, touches reçues par centaines durant une leçon. L’épaisseur du cuir est donc nécessaire, elle procure d’ailleurs à l’escrimeur un sentiment de la touche très différent de celui éprouvé sur une tenue classique. Il est très difficile de décrire précisément la nature de cette sensation, cela s’apparente à une forme de confort, comme si notre arme venait se lover dans le cuir du plastron. Je ne saurais pas non plus dire si – en tant qu’élève – toucher ce plastron procure du plaisir a priori, ou si ce plaisir naît avec les heures de travail passées à apprivoiser la rencontre de l’arme et de la peau.
Étrangement, les premiers coups de pointe que j’ai encaissés en donnant une leçon individuelle avec un plastron m’ont laissé à l’époque un goût frustrant. Habitué depuis l’enfance à la veste, qui protège des blessures mais non des coups, j’avais le sentiment de ne pas sentir les touches de façon suffisamment précise et l’impression de rompre le contact avec mon élève, de ne pas être capable de sentir lorsque son épaule ou sa main étaient crispées. Qui plus est, je me sentais probablement un peu gauche dans cet habit trop large pour moi, et que je portais pour la première fois, alors que je n’étais pas encore maître.
Je n’ai appris qu’ensuite à percevoir la moindre nuance au travers de cette seconde peau, à sentir la moindre crispation de mon élève sans même le regarder, à la simple consistance de sa touche sur mon plastron.La leçon individuelle en escrime, esthétique amoureuse et cocon symbiotique

L’exception tarbaise

Certains maîtres s’en sortent cependant très bien sans plastron, et même sans leçon individuelle. Ainsi, René Geuna, fondateur de l’école de sabre tarbaise multi-titrée sur le plan national, mondial et olympique, adossa la particularité de sa méthode à l’absence de leçon individuelle. Ce pied de nez au classicisme fut la première pierre posée à l’édifice de sa « méthode tarbaise », entièrement basée sur des cours collectifs et qui, additionnée à la personnalité du maître, a donné depuis les résultats cités. Le fameux plastron a été remisé au porte-manteau, si l’on en croit la légende ; une véritable révolution au sens de Thomas Kuhn, qu’auraient bien emboîtée de nombreux maîtres si l’exercice était si simple qu’il le paraît. Seulement, n’est pas Geuna qui veut ; comme en psychothérapie, animer un groupe nécessite des qualités et une formation qui ne sont pas forcément les mêmes que celles requises dans le lien à deux. Et puis la technique de l’escrime de pointe se passe beaucoup plus difficilement du recadrage individuel, que les sabreurs parviennent à pallier du fait de la primauté chez eux de la vitesse sur la précision. Quoi qu’il en soit, l’expérience tarbaise menée par René Geuna a démontré qu’il existait un salut (sans jeu de mot) en dehors de la leçon individuelle en escrime. Mais revenons à notre leçon justement, dans ses aspects sous-jacents dont on parle peu, et en particulier dans sa dimension érotique.

Esthétique érotisée et dimension reichienne

Commençons par préciser qu’érotique n’équivaut pas à sexuel. La dimension érotique ne nécessite pas l’acte, y compris fantasmé, mais réside davantage dans l’esthétique. Or, quand on observe, ou quand on admire plutôt, la leçon individuelle entre un maître et un élève qui se connaissent sur le bout des doigts, on peut se trouver saisi par la beauté de ce lien à mi-chemin entre une danse et un combat. Les deux protagonistes sont en contact par le fer, l’arme, le prolongement de leur bras. Difficile évidemment de ne pas mentionner le symbole phallique, dans ce bras tendu, dans l’arme qui pénètre symboliquement la chair de l’autre.La leçon individuelle en escrime, esthétique amoureuse et cocon symbiotiqueMais l’arme ne fait pas que pénétrer. Le maître s’en sert pour stimuler, accompagner, préciser. Au bout de ses doigts, le fer, puis l’épaule de l’élève dont les muscles se relâchent par la sollicitation de la lame. D’un simple contact plus ou moins appuyé, par cette caresse du fer, c’est le genou qu’il va replacer, c’est le buste qu’il va redresser. Tout en gardant ce mètre dix de distance salvateur, on le sent parfois beaucoup plus près.
Même si la symbolique est plus qu’explicite, et bien qu’aucun code de déontologie ne vienne malheureusement encadrer la profession jusqu’à ce jour, introduire une connotation sexuelle consciente est hors de propos ici. Que cela ne nous empêche pas cependant de regarder la leçon sous l’angle reichien, en qualités de tensions-charges émotionnelles, puis de décharge-détente. À ce compte-là, on pourrait même se hasarder à exploiter la métaphore de la relation sexuelle. Il y a en effet dans la leçon des phases préliminaires, où l’on apprend et réapprend à se connaître, à rentrer en phase, à se connecter l’un à l’autre. Puis une montée en intensité, à mesure qu’on augmente le rythme, la vitesse et la puissance des actions. Et puis il y a cette sorte de lutte, où l’on est tout à la fois avec et contre l’autre. Enfin, ce calme serein qui termine la leçon, quelques gestes au ralenti, la respiration qui devient plus régulière à nouveau, la tension qui cède, faisant place à la détente.
Sortie du contexte habituel de l’entraînement, et si on prend le temps de l’observer en se décalant, la leçon peut ainsi prendre la forme d’un acte d’amour, au sens de l’amour présent dans toute relation humaine. Bien délimité, il s’agirait alors du même amour désaliéné dont parle Edmond Marc et qui constitue le ciment de la psychothérapie relationnelle. C’est également cet amour qui parcourt la relation entraîneur-entraîné lorsqu’elle s’établit sur des bases saines.

Maître d'armes et son groupe M13-M15

Maître d’armes et son groupe de M13-M15

Un cocon symbiotique

Abordons enfin la dimension fusionnelle, car qu’elle soit acte d’amour ou non, la leçon individuelle est un cocon qui rappelle la dyade symbiotique originelle de la mère et du bébé. En effet, si les interactions sont nombreuses et différenciées dans l’assaut d’escrime, que ce soit avec l’adversaire, l’arbitre ou le public, à la leçon nous ne sommes que deux, et le vide autour est infini.
Ce cocon, c’est le maître d’armes qui – comme la mère – le tisse, l’aménage, le peaufine, selon ce qu’il désire pour son élève. Ce dernier, quant à lui, rentre dans le cocon et doit en épouser la texture pour que la magie opère, à moins qu’il y contribue lui-même. Certains maîtres créent une ambiance sereine et calme, d’autres au contraire maintiennent un état de tension extrême, propice à révéler les pulsions agressives du tireur. C’est ainsi que certains entraîneurs transforment leur tireurs en tueurs.
Quant aux tireurs, certains viennent chercher à la leçon un réconfort, et l’estime de soi qu’elle leur procure, par la sublimation de leurs savoirs-faire d’escrimeur ; d’autres viennent y confronter leurs peurs, d’autres y déversent leur agressivité. Le maître, réceptacle de toutes ces sensations, encaisse les coups et contribue à métaboliser les émotions du tireur à la manière d’une mère kleinienne ou bionienne assurant la fonction alpha pour son bébé. Voilà de quoi rentrer rincé après une bonne soirée passée à donner la leçon à la salle d’armes !

Accros à la leçon

Tous les tireurs ou presque aiment la leçon et la réclament, sans doute pour les raisons que j’évoquais ci-dessus : elle est un cocon agréable dans lequel on peut ressourcer son escrime. Les quelques minutes de leçon distillées par les entraîneurs au matin des grands jours dans les couloirs des gymnases ou sur les pistes nous montrent bien son aspect sécurisant : le dernier câlin avec maman/papa avant de la/le quitter pour l’école. Ici pour l’épreuve. (On retrouve le même processus au tennis où les joueurs s’échauffent certes avec leur adversaire juste avant le match, mais ont échangé des balles avec leur entraîneur une ou deux heures auparavant.)

leçon vs compétition

« Assez de leçon, va en compétition ! »

Afin d’illustrer mon propos, je vous propose le visionnage de cette courte vidéo (2mn), durant laquelle Hugues Obry, alors entraîneur national de l’équipe d’épée masculine, parle de la leçon individuelle et de sa place dans l’entraînement. Hugues Obry y évoque son choix d’entraîneur de réduire la quantité de leçons et on voit bien le parallèle qui s’établit entre la leçon et la compétition, qu’on pourrait transposer à un autre parallèle, celui qui sépare la vie de l’enfant de celle de l’adulte. D’ailleurs, on constate dans ses propos la résistance des athlètes face à l’abandon de la relation symbiotique, ou tout au moins face à la perte de la relation privilégiée avec la figure parentale que représente l’entraîneur, pour se confronter à la réalité du monde extérieur.
Et pourtant, un jour ou l’autre il faut bien lâcher le plastron du maître, c’est d’ailleurs souvent ce qui se produit lorsqu’on en devient un soi-même. On peut alors goûter au plaisir d’y revenir à l’occasion et goûter aux délices du bon temps désormais révolu. Mais on le sait bien au fond, ça ne sera plus jamais pareil…

Pour aller plus loin :

  • Sous la houlette de Jérémie Cadot, international au fleuret, La chaîne youtube L’escrimeur moderne présente des leçons individuelles et des assauts commentés par les principaux protagonistes. Pour allier esthétique et compréhension.
  • Michel Sicard a arrêté de poster ses leçons d’épée sur sa chaîne youtube, mais que cela ne nous dispense pas de consulter ses archives !

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  1. SIX

    Excellente et magnifique analyse de la leçon individuelle qui n’a pas son pareil dans le monde sportif . Plus prêt de la danse et du dialogue, avec son lot de certitudes et d’incertitudes, d’invites et d’affordances, de sublimations des actions… de variations des gestes, des rythmes, des signaux … faite d’unions et de ruptures … de fil d’Ariane et de fils ténus risqués.
    Merci pour cet hommage et analyse !

  2. THOMARAT

    Très belle et originale étude

  3. Catherine Sabourin

    Vous parlez d’attachement, lien fondamental entre une mere et son enfant. La qualité de ce lien permet la sécurité fondamentale et nécessaire à l’apprentissage et l’enrichissement de ses ressources.
    Merci pour cette approche de notre si beau sport

  4. Très belle analyse !
    Vaste sujet aussi que l’intérêt de la leçon individuelle dans la progression de l’athlète… La leçon individuelle et son transfert à l’assaut n’a en effet rien d’évident ni de naturel. C’est une réflexion que doit d’ailleurs sans cesse avoir le maître d’armes pour éviter des leçons répétitives qui, au delà de rassurer maîtres et élèves, n’apportent rien de concret dans le franchissement de paliers pour l’athlète. Pire, en observant la leçon et les stimuli donnés par le Maître, on est en mesure de construire des pièges imparables pour leurs élèves : si je fais tout comme son
    Maître au départ de l’action mon adversaire sera irrémédiablement attiré vers la cible donnée, avec une action préconçue dans la leçon… mais si je change subitement la fin de la séquence, mon adversaire sera alors tellement déstabilisé qu’il ne saura s’adapter efficacement, il sera inexorablement piégé sans même comprendre pourquoi. C’est l’un des pièges, appelé « le faux-maître » que nous développons dans L’Esprit de L’Epée (Ed. Amphora). Eh oui, les « champions du monde » de la leçon sont rarement, voire jamais champions du monde !

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