Voici, pour entamer cette nouvelle année, un court billet tiré de la vie courante en France en 2026.

Cela se passe à la pompe à essence d’une grande surface, un dimanche, quand je m’apprête à enclencher le pistolet dans mon réservoir. Et alors que je me retourne en entendant quelqu’un me héler dans mon dos, me demandant un instant avec quel type de sollicitation je vais devoir composer, je tombe nez-à-nez avec un vieux.

Il ne s’agit pas du récit d’une quête de Perceval dans un épisode de Kaamelott. Et le terme de personne âgée serait ici saugrenu. Face à moi, se tient bien un vieux, avec une trogne comme je n’en ai pas vu depuis longtemps. Et j’ai passé une grande partie de mon enfance en campagne, j’ai de l’expérience.

La machine

Avec un accent à couper au couteau, il m’explique dans un français plus que rudimentaire que lui et sa femme ne savent pas comment utiliser la machine. Devant mon air incrédule, il insiste : c’est la première fois qu’ils font de l’essence sur un automate, dans une station sans caisse.

Je lui demande d’attendre que j’aie fini mon plein pour aller l’aider. Sa femme et lui m’attendent donc, stoïques. Ils vont parfaitement ensemble ; on les croirait sortis du fin fond d’une vallée oubliée du Couserans dans les années 80 et avant. Mais en Ile de France, je n’avais jamais vu de telles figures. Certes, j’habite près de l’Oise et j’imagine qu’il y a des coins de campagne profonde, mais de là à me dire que des personnes de leur âge puissent avoir échappé de si loin à la modernité m’épate et me laisse rêveur.

Une fois mon plein terminé, je me mets en quête de les aider à remplir le leur. Sur ma bonne tête, ils me confient leur carte bleue sans sourciller et je m’attelle à la tâche. « Voilà, maintenant il faut que vous composiez le code, je ne regarde pas ! » (rires)

Je suis soulagé que ça fonctionne du premier coup et les laisse remplir leur réservoir. Lui me regarde avec un grand sourire édenté : « Merrrrci beaucoup m’sieur ! Sans vous, on n’y serrrait pas arrrrrivés ! » C’est normal, pensez-vous.

Après avoir vérifié autour de moi que je n’étais pas en train de me faire pranker, et que ma BA n’allait pas finir dans les bas-fond de Tiktok ou d’Instagram, je poursuis mes courses, pour recroiser plus tard dans le magasin mon petit couple derrière son caddie, moi derrière le mien. Nouvel échange de sourires lumineux et complices, nouveau remerciement : « heurrrrreusement que vous étiez là, merrrrrci, hein ! »

Effluves nostalgiques

J’ai poursuivi ma journée avec une étrange impression. Celle d’avoir fait une rencontre d’un autre temps et d’avoir échangé une chaleur humaine dont je n’ai plus l’habitude. Ça m’a tout à la fois mis en joie et attristé ; c’est toujours étonnant, la façon dont les émotions peuvent se côtoyer.

Et puis, hier, à la caisse d’un commerce, je tends avec hésitation mes billets à la caissière : « je me demandais si vous n’aviez pas une machine pour les insérer », lui dis-je.

« Ah non ! Pas de machine, ici on est du siècle dernier ! » répond-elle.

« Ça tombe bien, je me demande si je ne préférais pas celui-là ! »

Nous rigolons ensemble et je repars avec mon sac.

Je ne sais pas bien pourquoi, mais j’ai l’impression que quelque chose est en train de changer. Je me demande si nous n’allons pas parvenir progressivement à remettre un peu plus de lien dans cette époque. Bon, ça risque d’être long. Mais je ne sais pas, j’ai de l’espoir.

Je vous en partage un peu si vous êtes arrivés au bout de ces lignes et vous souhaite une très belle année 2026.

 

Image du bandeau : Flaviu CostinUnsplash

__________________

Pascal Aubrit, psychothérapie et coaching à Auvers-sur-Oise (95)
Directeur pédagogique du CIFPR