Ça y est, j’ai fait de l’essence mardi, et il n’y avait pas un chat à la station. Difficile de croire qu’il y a quelques jours encore il fallait faire une à deux heures de queue pour parvenir jusqu’à la pompe, avec le risque de s’entendre dire en cours de route qu’elle était vide. Et pourtant, il n’y a eu aucune pénurie réelle. Difficile à avaler pour ceux qui ont perdu des heures pour remplir leur réservoir, difficile à croire également lorsqu’on lit ce type d’article ou celui-là.

En réalité, ça a été dit et écrit maintes fois, si chaque automobiliste avait conservé son rythme de réapprovisionnement en essence, la gêne occasionnée par les grèves aurait été mineure, voire inexistante dans la plupart des régions. D’ailleurs, la presse l’avait bien dit : Arrêtez de paniquer !

Mais alors, pourquoi cette situation se reproduit-elle à chaque menace de pénurie, pourquoi les automobilistes ne tirent-il pas l’enseignement des précédents épisodes de rumeur, et pourquoi les tentatives de rationalisation et de pédagogie tombent-elles à plat ? Tout simplement parce que l’angoisse n’est pas soluble dans la rationalisation. En clair, dire : « ne paniquez pas » revient à parler à un mur, ça ne sert à rien.

D’une part, les cognitivistes entre autres le savent bien, notre cerveau se représente très mal le négatif en termes d’image mentale. Lors de votre prochaine partie de Pictionnary, essayez donc de faire dessiner les mots « absence », « manque », « rien », et observez le résultat. La phrase : « Ne paniquez pas » sera donc entendu la plupart du temps par notre cerveau dans sa forme la plus simple : « Paniquez ! ». Tout comme chaque maître d’armes a pu un jour constater qu’il est plus efficace de dire à son tireur : « touche au flanc ! », plutôt que : « ne touche pas à la tête ».

D’autre part, l’angoisse n’a rien à voir avec la volonté. Je ne peux pas décider de ne pas m’angoisser, comme je ne peux pas décider de ne pas avoir faim, soif, ou mal. L’angoisse est physique, corporelle, elle nous saisit au mépris de notre volonté, fût-elle puissante. Les seuls remèdes connus, en dehors d’un cachet de Lexomil ou assimilé, sont la folie ou la sénilité, et encore il y a des nuances. Expliquer aux gens que ce sont eux qui créent la pénurie d’essence en allant à la pompe alors qu’ils n’y seraient pas allés s’il n’y avait pas eu de rumeur de pénurie ne sert donc à rien, ou presque.

De l’angoisse réelle ou déplacée au passage à l’acte

Dans ces files d’attentes qui se poursuivent parfois sur les voies rapides et autoroutes, allant jusqu’à provoquer des accidents graves comme ce fut le cas la semaine dernière, il y a d’un côté ceux qui ont concrètement besoin de remplir leur réservoir pour aller travailler, ou pour aller à un rendez-vous important à quatre-cents kilomètres de chez eux. Ceux-là savent pourquoi ils font la queue, ils savent que s’ils n’obtiennent pas leur plein ils vont rater l’échéance qui se présente. En l’occurrence, ces gens-là seraient allés à la pompe, grève ou non. Leur angoisse a un objet identifié, d’ailleurs on pourrait ramener ça à de l’anxiété. Il y a également les personnes âgées qui ont connu la guerre et chez qui l’idée de pénurie ravive les souvenirs de rationnement et la peur de manquer. Là encore, on peut comprendre.

En cas de pénurie d’autres produits essentiels…

Mais qu’en est-il de tous les autres ? Ceux qui vont faire deux heures de queue pour faire dix litres d’essence alors qu’ils prennent les transports en commun et font habituellement un plein par mois, et qui reviennent le surlendemain faire deux nouvelles heures de queue pour remettre cinq litres parce qu’ils ont été faire une course à trente kilomètres de là ? J’ai entendu que certains y vont deux fois dans la journée, comment l’expliquer ?

On peut jouer à deviner la source de leur angoisse : peur de la mort (tomber en panne), peur de manquer, peur d’être immobilisé, coincé, peur d’être perdu et abandonné (s’ils tombaient en panne en pleine forêt de Rambouillet…), bref ça stimule l’imagination, mais ça ne répond pas à la question. Et pour cause, les principaux intéressés ne le savent sans doute pas eux-mêmes. Le fait est que la perspective de manquer d’essence révèle une peur, et que dans la plupart des cas cette peur n’a sans doute rien à voir avec le réservoir de la voiture.

C’est ici qu’intervient le fameux déplacement (celui qui serait interdit si le réservoir était vide). Comme l’objet de l’angoisse ne parvient pas à la conscience, il vient se fixer sur autre chose, plus concret, disponible dans le présent. Ici c’est la pénurie d’essence, ce pourrait être la peur de la guerre, du chômage, ou des étrangers. Ce mécanisme psychique, qui est d’ailleurs celui à l’œuvre dans la plupart des phobies, est très efficace car le fait d’aller faire le plein sera l’exutoire qui fait disparaître l’angoisse. Ou plutôt, qui l’inhibe momentanément, jusqu’à sa prochaine émergence. Il faudra alors aller refaire le plein, puisqu’il n’est pas possible de contenir cette angoisse, ni de la verbaliser. C’est ce que nous appelons un passage à l’acte, et vous aurez peut-être reconnu au passage le mécanisme de l’addiction. On traite bien la dépendance physique à un produit par les médicaments, mais la montée d’angoisse concomitante à son arrêt est nettement plus difficile à gérer. Le passage à l’acte, c’est donc cette mise en action qui intervient à l’endroit où les mots ne peuvent être dits, comme lorsque quelqu’un part en claquant la porte parce qu’il ne peut pas dire ce qui l’a mis hors de lui, comme lorsqu’on allume une cigarette ou qu’on boit un verre pour apaiser une tension. (Ou comme lorsqu’on ne retourne pas voir son psychothérapeute parce qu’il a dit un truc qui ne nous a pas plu lors de la dernière séance.)

Est-ce qu’il faut pour autant envoyer ceux qui faisaient la queue à la station la semaine dernière en psychothérapie ? Je n’en suis pas persuadé. Si mettre cinq litres de carburant dans un réservoir peut soulager leur angoisse, c’est finalement très bon marché et moins dangereux qu’une bouteille de whisky. Autrement dit, lorsque nous parvenons à équilibrer notre vie avec des petits bricolages de ce type-là, tout en étant suffisamment supportables pour nous-mêmes et pour notre entourage, serait-il plus rationnel d’aller tenter de déséquilibrer l’édifice que nous avons bâti tant bien que mal… Pas sûr. Il faut une dose raisonnable d’angoisse pour vivre. A chacun de décider du seuil au-delà duquel cette angoisse nécessite d’être mise à jour dans une relation thérapeutique.

Quant à vous, lors d’une prochaine grève et après avoir lu ce billet, vous pourrez toujours dire à celui qui vient de mettre les trois derniers litres de gasoil de la station dans son réservoir pour compléter son plein, et alors que vous êtes sur la réserve depuis quatre-vingt kilomètres : « va donc interroger ton angoisse chez un psy plutôt que de la calmer avec des foutus passages à l’acte ! » Je ne suis pas certain que ça soit constructif, mais si ça peut défouler votre propre angoisse, c’est toujours ça !

Pour aller plus loin :

  • La rumeur d’Orléans d’Edgar Morin vient d’être réédité, un classique sur la façon dont se construit une rumeur, les rumeurs de pénurie étant sans doute les plus faciles à propager.

 

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